Tayyip Erdogan, pédale pour ne pas tomber!

Tayyip Erdogan, pédale pour ne pas tomber!

L’invité: Ihsan Kurt nous parle de la Turquie, où il perçoit un phénomène dit de «pakistanisation».

Plusieurs organisations salafistes comme Daech, Al Nousra, Ahrar Al Cham, mènent leurs activités politiques aujourd’hui en Turquie. Les villes de Gaziantep, Adiyaman, Hatay, frontalières avec la Syrie sont les bases arrière de ces organisations terroristes. D’autres grandes villes comme Konya, bastion de l’islam politique, Istanbul, Mersin, très loin des frontières, sont des lieux où ces organisations recrutent des combattants, récoltent des soutiens financiers et logistiques.

Sous formes d’associations, maisons d’éditions, œuvres d’entraides, ces organisations propagent la «guerre sainte» en Syrie et en Irak. Selon un sondage paru en Turquie (Gezici Arastirma Sirketi, le 15 juillet 2016) 19,7% de la population soutient Daech car elle «se bat pour la charia». Cette situation est comparable à celle qui prévaut au Pakistan d’où des organisations comme Al-Qaida mènent la guerre en Afghanistan. Cette pakistanisation du pays met en question les relations avec les alliés européens ainsi que des pays voisins. Alors qu’il n’y a pas si longtemps, le gouvernement islamo-nationaliste semblait avoir trouvé la formule de la réussite en matière de politique étrangère simple et concise; «zéro problème avec les voisins», était vanté sur le plan national et international par l’ex-premier ministre Ahmet Davutoglu.

 

Le pays vit dans l’état d’esprit qui était celui des années 1990

Or depuis la guerre civile en Syrie, cette recette philosophique qui semblait pourtant fiable perd toute sa crédibilité. Le chef d’Etat Tayyip Erdogan a désormais coupé les ponts avec l’Egypte, la Syrie, l’Irak. Les tensions diplomatiques vont jusqu’aux Etats-Unis, accusés aujourd’hui de soutenir la tentative de putsch. Erdogan, menace aussi ses alliés européens de leur envoyer des centaines de milliers de migrants et de rompre avec l’UE pour faire partie de la zone de libre-échange de Shanghai.

Le projet d’instauration d’un «Islam modéré» dans la région, attribué à la Turquie et soutenu par l’occident au milieu des années 2000 a échoué. La «Turquie laïque» va plutôt vers une réislamisation. C’est la stratégie de chaos d’Erdogan qui y règne. Vivant sous la peur d’être juger à l’interne pour la corruption et à l’étranger pour massacre et crimes de guerre, ce dernier mène une politique à l’image du vélo: pédaler pour ne pas tomber!

Aujourd’hui, le pays vit dans l’état d’esprit qui était celui des années 1990: les tensions avec les pays arabes et européens, les théories du complot empoisonnaient la vie et les Turcs – persuadés de vivre dans un pays assiégé – se répétaient à l’envi que «le Turc n’a aucun ami sinon le Turc». Dans l’état actuel, le pays ressent un fort sentiment d’appartenance avec l’idéologie radical et nationaliste dite «turco-islamiste». Bref, Erdogan a visiblement sorti la Turquie du «zéro problème» avec les voisins pour la faire entrer dans le monde «zéro ami».

Article paru dans le journal 24 heures,
le 9 décembre 2016

«Aujourd’hui, l’heure des Kurdes a sonné»

«Aujourd’hui, l’heure des Kurdes a sonné»

Moyen-Orient – De passage à Lausanne, le sociologue turc Ismail Besikçi estime que la cause kurde a tout à gagner de la guerre contre Daech.

«A bientôt 77 ans, Ismail Besikçi n’a rien perdu de sa passion pour la question kurde. Pas banal, si l’on pense que ce sociologue turc a passé plus de 17 ans de sa vie dans les geôles turques pour ses écrits… sur les Kurdes. De passage à Lausanne, il fait le point sur la situation de ce peuple sans État pris dans la tourmente de la guerre au Moyen-Orient.» (24 Heures)

Interview sur le site du journal 24 heures.

Article paru dans le journal 24 heures,
le 12 février 2016

Article paru dans la Tribune de Genève,
le 12 février 2016

Tayyip Erdogan, pédale pour ne pas tomber!

La diaspora a fait basculer les élections turques

L’invité: Ishan Kurt revient sur les récentes élections turques et nous explique comment a voté la diaspora kurde.

Signe tangible de sa présence en Suisse, la place de la Riponne à Lausanne accueille souvent les manifestations de la communauté kurde. Comme le 8 juin dernier, lorsque des centaines de personnes chantaient, dansaient devant le Palais de Rumine où le Traité de Lausanne a été signé en 1923.

Autre mobilisation, depuis janvier dernier, les associations de la diaspora turque ont agi afin de convaincre leurs concitoyens d’aller voter aux consulats de Genève, Berne et Zurich. Certaines associations ont organisé, financé le trajet, et ont accompagné leurs membres jusqu’aux urnes où la votation se déroulait de façon strictement confidentielle.

Après l’élection présidentielle de juin 2014, c’est la première fois qu’ils vont aux urnes pour des législatives. En Suisse, sur une population de plus de 120 000 personnes (dont plus de 6000 dans le canton de Vaud) 91 000 ont le droit de vote. L’AKP (islamo-conservateur), le CHP (Parti Républicain populaire, centre gauche), le MHP (Mouvement nationaliste, extrême droite) et le HDP (Parti démocratique des peuples, prokurde, qui regroupe les minorités et l’extrême gauche), sont les principaux partis à s’être partagé les voix de la diaspora. Sur 56,6 millions d’électeurs turcs, 3 millions vivent en Europe. Ils ont surtout voté en faveur d’AKP et de HDP. En Suisse le parti prokurde a obtenu 49% des voix et l’AKP 24%. Le succès du premier parti est lié aux caractéristiques sociopolitiques de la diaspora: majoritairement kurde, laïque et de gauche.

Le président de la République n’a pas respecté le principe de neutralité

On peut dire que le parti prokurde est le grand vainqueur de ces élections. Il a franchi le quorum de 10% imposé par une loi antidémocratique et il a augmenté le nombre de ses sièges de 36 à 80, dont 32 sont allés à des femmes.

Le grand perdant est l’AKP. Le parti islamo-conservateur a perdu 6% et ne peut pas aujourd’hui former seul un gouvernement. Il devra compter sur le MHP ou le CHP pour une coalition. R. Tayyip Erdogan, le président de la République n’a pas respecté le principe de neutralité. Il a mené une campagne électorale islamo-populiste en faisant jurer les foules sur le Coran en faveur d’AKP. Cette rhétorique islamo-populiste, souvent nerveuse, a finalement été balayée par la population kurdo-alévite et les syndicats qui sont devenus les clés de la législature, emmenés par les discours socialistes, égalitaires, écologistes de Selahattin Demirtas, le charismatique coprésident du HDP.

Cette victoire du HDP est une chance pour le processus de paix avec les Kurdes et pour la démocratisation du pays. Ayant 80 députés au parlement, les Kurdes et l’extrême gauche se sont orientés plutôt vers une lutte démocratique, plutôt que la violence politique. Si Ankara a la volonté de résoudre le problème kurde, il a désormais un interlocuteur légal et légitime.

Article paru dans le journal 24 heures,
le 16 juin 2016

Les Kurdes craignent un «2e Lausanne»

Les Kurdes craignent un «2e Lausanne»

Nonante ans après le Traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, la question kurde est sans solution et fait l’actualité. En Suisse, vivent environ 80000 Kurdes, réfugiés pour la majorité.

 

On dirait que le tabou kurde se brise en Turquie. Ce printemps, nous avons découvert que les services secrets turcs rencontraient régulièrement le chef du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), Abdullah Öcalan, emprisonné depuis quatorze ans sur l’île d’Imrali (en mer de Marmara). Ces rencontres sont devenues publiques et, le 21 mars dernier, jour du Nouvel An kurde, le message du leader kurde a été adressé à la foule à Diyarbakir: la fin de la lutte armée. Un espoir pour la paix et la démocratie pour certains, un «deuxième Lausanne» pour d’autres, qui se méfient d’Ankara. C’est que le Traité de Lausanne de 1923 a influencé profondément le destin des Kurdes.

L’histoire nous parle de vingt-neuf révoltes populaires kurdes depuis le 24 juillet 1923, date de la signature du Traité de Lausanne (lire ci-contre). Le récit national présente la guérilla du PKK, lancée en 1984, comme la 29e révolte contre Ankara. Depuis avril 1993, le mouvement kurde a recouru huit fois à un cessez-le-feu unilatéral. Après l’arrestation d’Öcalan, la question a pris une autre orientation: les négociations avec le gouvernement, l’abandon de l’idéologie marxiste-léniniste et la revendication des droits culturels, au lieu de l’indépendance. Le gouvernement turc est satisfait du retrait des insurgés de son territoire mais il n’a pas une politique convaincante. Certes, la question kurde est aujourd’hui discutée quasi ouvertement en Turquie dans toute sa complexité politique et idéologique. Néanmoins, le gouvernement islamo-conservateur a arrêté plus de 10 000 personnes depuis 2009, parmi lesquelles se trouvent des députés, des
intellectuels, et des militants pacifistes.

La dimension internationale du problème kurde est aussi complexe. La Turquie concentre la moitié des Kurdes divisés entre quatre Etats de la région (Iran, Irak, Syrie, Turquie). La crainte du sécessionnisme kurde est l’un des aspects du «syndrome de Sèvres» persistant dans certains cercles nationalistes du pouvoir turc. Les Kurdes d’Irak disposent depuis 2003 d’une large autonomie et ceux de la Syrie y aspirent également. Les «printemps arabes» qui bouleversent les régimes totalitaires et répressifs de la région obligent aussi la Turquie de résoudre son problème kurde. Et la présence de la diaspora kurde en Europe a toujours compliqué les relations d’Ankara avec les capitales européennes. Plus de 1 million de Kurdes vivent en Europe, les deux tiers en Allemagne et environ 80 000 en Suisse. Ces émigrés kurdes sont très politisés et militent activement depuis le milieu des années 1980 pour la reconnaissance de leurs droits en Turquie. Le mouvement national kurde trouve un fort appui politique et économique auprès de ces communautés, qui dénoncent les politiques répressives d’Ankara auprès des opinions européennes.

Même si, d’une part, la conjoncture régionale et, d’autre part, l’Union européenne poussent Ankara à dédramatiser la question kurde, le gouvernement de Tayyip Erdogan n’a pas de projet concret. De plus, le Premier ministre, qui est connu pour sa rhétorique populiste à l’attention des Turcs et provocatrice à l’égard des Kurdes, proférait en août 2008 à Diyarbakir que la Turquie connaît «une seule nation, un seul drapeau, une seule langue et un seul Etat» et que «ceux qui ne sont pas d’accord avec ce principe peuvent quitter le pays». Ce qui a entraîné des émeutes dans cette ville. Le lancement d’une chaîne nationale de télévision en langue kurde, TRT6, en janvier 2009, a été perçu comme anecdotique par les Kurdes. Suite aux pressions d’Ankara, Copenhague vient d’interdire les émissions de trois chaînes kurdes diffusant depuis le Danemark.

Depuis la fondation de la république kémaliste, les Kurdes, considérés comme un danger pour l’unité et l’identité nationale turque, ont été pris dans un processus d’assimilation centralisateur. Ce qui les a poussés à devoir choisir entre marginalisation et révoltes. Composant plus de 20% (sur 75 millions d’habitants) de la population de Turquie, ils ne sont pas reconnus dans leurs spécificités par le Traité de Lausanne du 24 juillet 1923. Dans le récit nationaliste turc sur ce traité, le mouvement nationaliste, issu de l’Empire ottoman vaincu durant la Première Guerre mondiale, se présente brillamment sous le commandement du héros Mustafa Kemal. Il a défié les impérialistes dans une «guerre de libération» de 1919 à 1922. Il a également remporté la victoire contre les «traîtres grecs, arméniens et kurdes». Il pose ainsi les fondements de l’homogénéité nationale.

Comme l’écrit l’historien suisse Hans Lukas Kieser, «le Traité de Lausanne est un jour de gloire ou de deuil, de triomphe ou d’humiliation. C’est pourquoi ses retombées se font toujours sentir dans les rues de Lausanne». Chaque année, des milliers de Kurdes provenant de toute la Suisse crient leur slogan dans les rues de cette ville: «Nous ne reconnaissons pas le Traité de Lausanne».

Le gouvernement turc devrait agir clairement dans deux directions pour convaincre les Kurdes de sa bonne foi. Sur un axe politico-économique, il faut traiter de façon adéquate le retour des réfugiés et la restitution de leurs biens matériels, la libération de plus des 10 000 prisonniers politiques arrêtés depuis 2009 et l’abolition d’un système électoral qui empêche les Kurdes d’être représentés démocratiquement au parlement turc. Le deuxième axe est constitutionnel, pour envisager une nouvelle définition de la citoyenneté, multiethnique et multiconfessionnelle.

Après nonante ans, Lausanne n’est donc pas un traité à réviser, mais à surmonter: par l’émancipation véritable d’un ethnonationalisme antihumaniste, entretenu par un Etat qui a persisté à se voir menacé de démembrement par ses propres citoyens. Dans le contexte international et la conjoncture régionale d’aujourd’hui, le Traité de Lausanne est devenu un habit étroit et démodé, qui ne sied plus à la Turquie.

Ihsan Kurt*
 

* Président de l’Association pour le fonds kurde Ismet Chérif Vanly (AFKICV). L’association a organisé une conférence débat le 22 juin dernier à Lausanne avec des intervenants académiques et politiciens suisses et kurdes.

Comme chaque année, la communauté kurde de Suisse manifestera contre le Traité de Lausanne, ce samedi 27 juillet à 14 h, place de la Riponne, à Lausanne. Cette action est organisée par la FEKAR (Fédération des associations culturelles du Kurdistan), qui compte 13 associations en Suisse.

Article paru dans le journal Le Courrier,
le 24 juillet 2013

« 90e anniversaire du Traité de Lausanne (1923)
dans une perspective de changements en Turquie et au Moyen-Orient »

L’AFKIV a organisé une conférence le 22 juin 2013 à l’occasion du 90e anniversaire du Traité de Lausanne, dans la salle du Conseil communal de Lausanne.

Y ont notamment participé: