Une Syrie fédérale, la seule voie réaliste pour la paix

Une Syrie fédérale, la seule voie réaliste pour la paix

Au regard de la diversité syrienne, une organisation sur le modèle de notre pays mériterait d’être sérieusement envisagée. Utopique?

Le nouveau leader syrien Ahmad Al-Charaa, soutenu par la Turquie, cherche à transformer l’espoir kurde, une autonomie acquise depuis quatorze ans, en cauchemar. Appuyé par plusieurs organisations paramilitaires d’Ankara, il entend imposer un État unitaire inspiré du centralisme turc, en totale contradiction avec la réalité ethnique, confessionnelle et linguistique de la Syrie.

Lors de violents affrontements entre les forces kurdes et l’armée syrienne contrôlée par HTS (Hayat Tahrir al-Cham), dirigée par Ahmad Al-Charaa (alias Mohammed al-Joulani, ancien cadre de Daech), une combattante kurde a été tuée puis jetée du troisième étage d’un immeuble. Le 15 janvier, le ministère syrien des Affaires religieuses a diffusé une circulaire appelant les mosquées à soutenir l’armée de Damas contre les Kurdes, en se référant à la sourate coranique Al-Anfal. Saddam Hussein s’y était déjà référé lors de la «campagne Anfal» d’extermination des Kurdes irakiens (1987-1988), qui fit plus de 180’000 morts. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, le nouveau régime se rendrait coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Des images largement diffusées illustrent l’ampleur des fractures et la difficulté du vivre-ensemble entre Arabes, Kurdes, Chrétiens, Druzes et Alaouites…

La chute de Bachar al-Assad, le régime bassiste (panarabisme) en décembre 2024, après une offensive menée notamment par HTS, avec le soutien du leader turc Tayyip Erdogan et une politique américaine de «laisser-faire», a mis fin à cinquante-quatre ans de pouvoir familial. Après quatorze ans de guerre civile, le pays traverse une transition instable, marquée par des conflits interethniques et des violences massives sous un pouvoir qualifié de «djihadiste modéré».

Alternative crédible

Un siècle plus tôt, les puissances occidentales avaient déjà façonné la région sur le modèle de l’État-nation unitaire. Aujourd’hui encore, elle est redessinée sans réelle prise en compte des minorités. Or, au regard de la diversité syrienne et de la défiance envers le nouveau régime islamiste, un État fédéral apparaît comme la seule alternative crédible. Inspiré en partie du modèle helvétique, un système de cantons et de communes permettrait la coexistence de populations imbriquées, tout en corrigeant les fortes inégalités entre régions riches en ressources et zones marginalisées. Autonomie locale, péréquation financière, reconnaissance de la diversité religieuse et forces de sécurité locales constituent des principes adaptables à la Syrie.

Les accords du 10 mars 2025 entre les Forces démocratiques syriennes et le gouvernement de transition prévoyaient pourtant un État décentralisé et la reconnaissance des droits des minorités. Mais sous la pression des monarchies du Golfe et de la Turquie, les Kurdes ont été abandonnés. Un siècle plus tard, imposer à nouveau un État-nation centralisé à une société aussi fragmentée relève du mariage forcé. Or, le fédéralisme syrien pourrait offrir une base plus réaliste pour la paix, la démocratie.

 

Ihsan Kurt
Président AFKIV

Conférence publique – Les Kurdes: langue, culture, identité. Une histoire de résistance

Conférence publique – Les Kurdes: langue, culture, identité. Une histoire de résistance

Intervenants:

  • Hamit Bozarslan, professeur d’histoire et sociologie, EHESS, Paris
  • Salih Akin, professeur  de linguistique à l’Université de Roeun
  • Kendal Nezan, directeur de l’Institut Kurde de Paris
  • Modérateur: Ihsan Kurt, Président d’AFKIV

Le, 21 février 2026, à 18h30

Salle Rosa Luxemburg, Maison du Peuple

Pl. Chauderon 5, 1003 Lausanne

Organisation: AFKIV

Question kurde : la paix « à la turca »

Question kurde : la paix « à la turca »

OPINION. La Turquie continuant de peser sur la Syrie pour empêcher tout pas dans sa Constitution vers une décentralisation qui pourrait être favorable aux Kurdes, il est temps que des acteurs internationaux s’impliquent, écrit Ihsan Kurt, spécialiste de la Turquie.

Les négociations entre le gouvernement turc et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) avance au rythme hésitant du Mehter : deux pas en avant, un pas en arrière, à l’image d’une marche militaire ottomane. Selon plusieurs médias kurdes, les pourparlers annoncés en février par le leader du PKK Abdullah Öcalan, emprisonné depuis 1999, nourrissent malgré tout un certain espoir. Mais les faits témoignent à la fois d’un réel manque de volonté politique du gouvernement d’Erdogan et, un an après la chute du régime d’Assad en Syrie, de la pression croissante qu’exerce le « modèle » turc imposé par Ankara et Damas sur les Kurdes.

En effet, côté turc, la posture reste la même : déni de la question kurde, exigence de soumission et pression pour dissoudre les forces kurdes du Rojava, région de facto autonome depuis douze ans au nord de la Syrie. Les échanges s’effectuent entre Öcalan, considéré comme le principal négociateur depuis sa cellule de l’île d’Imrali, et Devlet Bahçeli, chef du MHP (Parti d’action nationaliste), allié du président Erdogan. Ankara veut imposer sa « solution » aux Kurdes de Syrie: intégrer toutes leurs organisations dans un État syrien unitaire, dirigé par le gouvernement de transition d’Ahmed al-Charaa, ancien chef de l’organisation Hayat Tahrir al-Cham, autrefois affiliée à Al-Qaïda.

La Turquie nie la réalité

Car un État syrien décentralisé avec une autonomie kurde servirait d’exemple pour les 20 millions de Kurdes de Turquie, toujours privés de droits culturels et politiques. Une perspective insupportable pour Ankara. C’est pourquoi, après le retrait du PKK du Kurdistan turc, le pouvoir turc exige la dissolution complète de l’organisation, y compris en Syrie. La demande a évidemment été rejetée par le PYD, Parti d’union démocratique, l’organisation principale des Kurdes, regroupant aussi certaines minorités.

Un autre objectif non avoué du régime turc est interne: obtenir un quatrième mandat présidentiel pour Erdogan en 2027 en s’appuyant sur l’électorat kurde (12–15 %). Ankara veut ainsi «le beurre et l’argent du beurre»: discuter de la libération d’Öcalan, utiliser ses alliés islamistes en Syrie pour pousser le PYD, proche du PKK, à la négociation, mais sans reconnaître les droits culturels des Kurdes en Turquie. Et surtout : éviter la reconnaissance de l’autonomie du Rojava dans la future constituons syrienne, qui pourrait inspirer les Kurdes de Turquie.

Une stratégie dilatoire, sans véritable formalisation d’un processus de paix. D’abord, Selahattin Demirtaş, ancien coprésident du HDP (Parti démocratique des peuples, pro-kurde), emprisonné depuis neuf ans, a été de nouveau condamné à sept ans de prison, alors même que la Cour européenne des droits de l’homme a confirmé, le 3 novembre dernier, la violation de ses droits et demandé sa libération.

Par ailleurs, la visite à Cizre (Kurdistan turc) du leader kurde irakien, Massoud Barzani, a déclenché la fureur des nationalistes turcs, notamment parce qu’il était escorté par des agents de sécurité de la Région du Kurdistan d’Irak arborant ses drapeaux.

Enfin, plusieurs députés et élus locaux kurdes sont toujours emprisonnés tandis que les défenseurs des droits humains réclament leur libération et leur réintégration.

Ces faits démontrent que la Turquie ne cherche pas réellement à dépasser l’une des périodes les plus sombres de son histoire récente: une guerre qui, depuis 1984, a fait plus de 50 000 morts, détruit des milliers de villages, provoqué l’exode de plus de trois millions de personnes dont 100’000 en Suisse et favorisé des coups d’État militaires tout en ruinant l’économie.

Même l’appellation du processus politique ne fait pas consensus : pour Ankara, il s’agit d’établir « une Turquie débarrassée du terrorisme », alors que les Kurdes parlent de « processus de paix et de démocratisation ». La vision officielle réduit ainsi cinquante ans de conflit au seul « terrorisme », occultant la discrimination, l’assimilation forcée et la répression.

Or, une paix durable repose sur la reconnaissance des faits, des causes du conflit et sur la réorganisation du système politique – comme au Rwanda, au Sri Lanka ou en Irlande du Nord. À l’inverse, les accords sans reconnaissance, comme au Yémen ou en Afghanistan, n’ont produit qu’illusions.

Médiation et garantie internationale

Au final, dans une conjoncture marquée par de profondes transformations auxquelles monarchies et régimes autoritaires s’opposent, les Kurdes, comme d’autres minorités opprimées depuis la 1ère Guerre mondiale, se tournent aujourd’hui vers le soutien du monde libre et démocratique. Il apparaît désormais que, pour se défendre, leurs « seules alliées ne sont plus leurs montagnes », ni la Kalachnikov, devenue dérisoire face aux drones. L’aspiration des Kurdes est simple : mettre fin à la violence et instaurer la paix, sans renoncer à leur identité et à leur culture.

Cependant, un véritable processus de paix ne saurait être mené par la seule Turquie et le PKK. En effet, il est clair qu’Erdogan n’a pas un véritable projet de résolution du conflit et qu’il cherche à instrumentaliser Öcalan pour gagner du temps et éviter tout rapprochement entre les Kurdes et l’Alliance internationale anti Daech. Plus d’un siècle après le redécoupage du Moyen-Orient, les États concernés par la question kurde n’ont toujours pas atteint les standards de la démocratie contemporaine. C’est pourquoi cette question dépasse largement les acteurs locaux : elle s’inscrit dans un cadre international qui exige la médiation d’intervenants extérieurs impartiaux. C’est la seule voie réaliste vers la démocratie et une paix durable dans une région convoitée pour ses vastes réserves de pétrole, de gaz et d’eau et marquée par une croissance démographique soutenue.

Président d’AFKIV

Paru dans Le Temps du 0201.2026