Kurdistan turc : l’islam politique, une menace silencieuse

par | 18 mars 2026 | Articles de presse, Opinions

Dans un climat de désarroi politique et après plusieurs échecs du mouvement séculier et social, l’islam politique pourrait gagner du terrain dans l’espace politique kurde en Turquie.

Depuis un demi-siècle, le mouvement national kurde se distingue par une orientation largement séculière et sociale. À partir des années 2000, il s’est également nourri d’idéaux féministes, avec une attention particulière portée aux questions de genre. Mais ces dernières années ont été marquées par une série d’impasses stratégiques.

Reculs du mouvement kurde

Les tentatives de guérilla urbaine menées par le PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, dans plusieurs villes kurdes en 2015 se sont soldées par de lourdes défaites politiques et militaires. Parallèlement, l’expérience politique du Rojava, en Syrie, s’est heurtée à d’importantes contraintes géopolitiques. Dans un contexte marqué par l’abandon partiel de certains alliés occidentaux en Syrie, le mouvement kurde a accumulé revers militaires, reculs idéologiques et incertitudes politiques.

L’horizon s’assombrit encore avec les déclarations ambiguës de son leader Abdullah Öcalan, incarcéré depuis vingt-sept ans, et les pressions visant le DEM Parti, formation laïque pro-kurde représentée au Parlement turc. Si cette force politique devait être dissoute, comme le PKK déjà dissout en mai 2025, un vide important pourrait s’ouvrir dans la représentation politique kurde. Dans cet espace fragilisé, le discours religieux progresse en offrant des réponses simples à des crises complexes. La foi devient un refuge identitaire, tandis que le moralisme religieux et les discours anti-américains et anti-israéliens, souvent formulés sous une rhétorique « anti-impérialiste », sont mobilisés comme instruments politiques.

Le parti Hüda Par, une vision inspirée de la charia

Le cas du parti Hüda Par illustre cette évolution. Représenté pour la première fois en 2023 par quatre députés élus au Parlement turc sur les listes de l’AKP, le Parti de la justice et du développement du président Tayyip Erdoğan, ce mouvement défend une vision politique inspirée de la charia et de l’oumma – l’union des communautés musulmanes – plutôt que d’une identité nationale kurde. Il cherche ainsi à séduire une partie de l’électorat kurde déçu par les orientations séculières et de gauche du mouvement national kurde. En février dernier, l’un de ses députés, Faruk Dinç, demandait au Parlement que les femmes soient soignées uniquement par des femmes et non par des médecins hommes, une interpellation devenue presque ordinaire dans un dit « pays laïc ».

Les origines de Hüda Par remontent à la fin des années 1970. Inspiré par la révolution islamique iranienne, le Hezbollah turc a pris forme en 1979 à Diyarbakir, Kurdistan turc. Malgré les soupçons de financement par l’Iran, l’organisation clandestine « Hizbullah », distincte du mouvement libanais du même nom, mena durant les années 1990 des campagnes d’assassinats et d’enlèvements visant notamment des journalistes et intellectuels kurdes. Devenu incontrôlable, ce réseau fut démantelé par les autorités turques au début des années 2000. En 2012, d’anciens cadres fondèrent le Parti de la cause libre (Hür Dava Partisi), aujourd’hui connu sous le nom de Hüda Par. À la suite d’une amnistie en 2017, plusieurs de ses militants ont été libérés.

Si Hüda Par reste encore marginal : quatre députés au parlement turc, sa progression pourrait annoncer une recomposition plus large du paysage politique kurde et turc à l’approche des élections de 2027. Ankara semble voir dans l’islam politique un possible contrepoids à une tradition politique kurde historiquement marquée par le sécularisme et les revendications sociales, une stratégie qui relève moins du pluralisme idéologique que d’une logique de fragmentation.

Un climat propice aux discours religieux politisés

Dans le même temps, la circulation d’anciens combattants djihadistes revenus de Syrie et les tensions géopolitiques au Moyen-Orient alimentent la radicalisation dans la région. La polarisation régionale, notamment autour de l’Iran, contribue également à renforcer un climat propice aux discours religieux politisés. Si cette dynamique se confirme, ses effets pourraient dépasser la seule Turquie. L’unité interne du mouvement kurde pourrait s’en trouver fragilisée, tandis que les courants progressistes risqueraient de reculer. À l’image de plusieurs pays du Moyen-Orient où, après la révolution iranienne, des mouvements séculiers ou de gauche ont cédé du terrain face aux courants islamistes, l’espace politique kurde pourrait à son tour être confronté à cette mutation, qui changerait les profils socio-politiques des exilés de Turquie vers l’Europe.

 

Ihsan Kurt
Président de l’AFKIV
Spécialiste de la Turquie, expert en migration et interculturalité
Membre de la Commission fédérale des migrations, CFM

Article paru dans Le Temps le 18 mars 2026