Au Kurdistan irakien, la stabilité passe par des institutions solides

Au Kurdistan irakien, la stabilité passe par des institutions solides

J’étais venu au Kurdistan irakien comme journaliste en 2002, puis en 2003, lors de la chute de Saddam Hussein. Y revenir vingt-trois ans plus tard, c’est presque découvrir un autre pays.

Duhok et Erbil, Hewlêr en kurde, se sont métamorphosées. Immeubles, hôtels cinq étoiles, centres commerciaux et universités surgissent partout. Les marques européennes côtoient les produits locaux, parfois à des prix comparables à ceux d’Europe. L’alcool, dans cette société majoritairement musulmane, se vend librement et bien moins cher, grâce à une fiscalité plus faible.

La voiture règne. Les transports publics restent insuffisants, les taxis omniprésents et les imposants 4 × 4 sont devenus des signes de prospérité, parfois de pouvoir. Contraste saisissant : des téléphériques touristiques sont construits dans les montagnes, tandis que les villes attendent des transports collectifs adaptés à leur croissance.

Le Kurdistan cherche à attirer les capitaux et à projeter l’image d’une région ouverte et sûre. Erbil évoque parfois un émirat du Golfe, mais avec une profondeur sociale et historique singulière. J’y vois une « politique du gilet pare-balles » : plus les entreprises étrangères investiront, plus nombreux seront ceux qui auront intérêt à sa stabilité. Car cette prospérité demeure vulnérable.

Le pétrole l’illustre. En 2002, le litre d’essence coûtait environ 20 cents américains. Après la chute du régime, il avait presque doublé. Aujourd’hui, dans un Irak aux immenses réserves pétrolières, le carburant a fortement renchéri et des files de plusieurs kilomètres se forment devant certaines stations. Dans le même temps, sous l’effet de la crise régionale, le litre a dépassé 2,30 francs en Suisse. Le paradoxe est saisissant.

Le sentiment dominant reste néanmoins celui de la sécurité. Dans un Moyen-Orient secoué par les guerres, la Région autonome constitue un havre relatif de paix. Cette tranquillité a son revers : les postes de contrôle jalonnent les routes. Gilet pare-balles sur le dos et fusil dans la main, les agents rencontrés m’ont toutefois paru bien formés et professionnels.

Les menaces sont multiples : groupes islamistes radicaux, milices chiites proches de Téhéran, présence du PKK et opérations militaires turques dans le nord de l’Irak. S’y ajoutent les répercussions de la confrontation entre l’Iran et les États-Unis. Erbil et Souleimaniyeh ont été visées par des drones et des missiles. Les autorités restent prudentes sur leurs auteurs, tandis que les soupçons se portent sur des groupes armés soutenus par Téhéran.

Pris entre l’Iran et la Turquie, tout en entretenant des relations privilégiées avec l’Occident, le Kurdistan ne peut devenir le terrain où les puissances règlent leurs comptes. Lors d’une récente visite à Ankara, le ministre iranien de l’intérieur, Eskandar Momeni, appelait la Turquie, l’Irak et la Syrie à trouver une « solution finale » contre les groupes armés kurdes, considérés comme une menace pour leur sécurité. Une telle formule ne peut qu’inquiéter un peuple marqué par les persécutions.

La fragilité est aussi intérieure. Une ligne de partage persiste entre la zone d’influence du Parti démocratique du Kurdistan (KDP), autour d’Erbil et de Duhok, et celle de l’Union patriotique du Kurdistan (PUK), autour de Souleimaniyeh. Les peshmergas (littéralement «ceux qui affrontent la mort », sont les combattants des forces armées du Kurdistan irakien), historiquement liés à ces partis, viennent d’annoncer leur unification. Leur intégration sous une autorité commune marquerait le passage de forces partisanes à une véritable armée régionale.

Le Kurdistan possède pourtant des atouts. Ses universités forment une nouvelle génération. Ses musées – d’Amna Suraka, ancienne prison du régime à Souleimaniyeh, aux établissements consacrés au patrimoine kurde à Erbil et Duhok – entretiennent la mémoire d’un peuple qui sait ce que signifie perdre sa liberté. Les minorités ethniques et religieuses bénéficient d’une représentation politique et d’un enseignement de leurs langues et cultures. Les femmes sont visibles dans l’administration, la culture, la politique et l’espace public.

La génération des montagnes devait conquérir et défendre l’autonomie. Celle d’aujourd’hui doit accomplir une tâche moins héroïque en apparence, mais tout aussi décisive : renforcer l’État de droit et les contre-pouvoirs, organiser les élections régionales, réunifier les institutions et réduire la dépendance envers le pétrole et les voisins menaçants.

Les Kurdes ont appris que les grandes puissances arrivent et repartent. Leur meilleur gilet pare-balles ne sera ni américain, ni turc, ni iranien. Il résidera dans la solidité de leurs institutions et leur capacité à préserver leur unité.

 

Ihsan Kurt

Article paru dans Le Temps le 11 octobre 2026

La «paix» comme outil de puissance

La «paix» comme outil de puissance

Le rapprochement en cours entre Ankara et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) soulève autant d’espoirs que d’interrogations stratégiques. Ce tournant historique s’apparente d’abord à un instrument de politique étrangère néo-ottomane au profit du pouvoir central.

 

Après plus de quarante ans de confrontation armée, l’Etat turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sont engagés dans un processus qui pourrait mettre fin à l’un des conflits les plus longs du Moyen-Orient contemporain. Le désarmement annoncé de la guérilla kurde, les appels du leader historique du PKK, Abdullah Öcalan, et les discussions autour d’un nouveau cadre juridique constituent une rupture. Toutefois, qualifier de «paix» ce processus – officiellement désigné par Ankara comme celui d’une «Turquie sans terrorisme» – risque d’en masquer la véritable portée.

En effet, la question n’est plus seulement celle de la fin militaire du PKK, mais du modèle politique susceptible d’apporter une solution durable à la question kurde. Il s’agit de savoir quelle paix se construit et au profit de qui. Ce qui se dessine ressemble moins à un nouvel équilibre politique qu’à une «paix hégémonique»: la fin du conflit armé permettrait à la Turquie, en crise économique et politique, de consolider sa stabilité intérieure tout en renforçant sa projection militaire régionale.

 

Désarmer sans reconnaître

Le premier paradoxe est d’ordre intérieur. Le processus avance alors que la démocratisation de la Turquie ne progresse pas au même rythme. L’opposition demeure sous forte pression et le Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition, traverse d’importantes tensions internes. La simple présence de nombreux partis au Parlement ne suffit pas à faire du système turc une démocratie pluraliste. Quant au parti pro-kurde DEM, il entretient une relation complexe et ambiguë avec le pouvoir islamo-nationaliste et son allié ultranationaliste, le MHP.

Ankara semble poursuivre une double objectif: mettre fin à l’opposition armée du PKK et intégrer politiquement le mouvement kurde dans un système dont l’Etat conserverait la maîtrise. Le pouvoir central évoque le terrorisme du PKK et de la fin de la violence sans, jusqu’à présent, prononcer le mot «Kurde» dans aucun texte officiel. C’est ici que se situe la ligne de partage entre paix démocratique et paix hégémonique: la première transforme les rapports entre les parties, la seconde pacifie le conflit sans modifier le rapport de force initial.

Or aucune véritable procédure de réconciliation n’est engagée pour répondre aux attentes des familles marquées par les disparitions, les morts, les déplacements forcés ou les emprisonnements politiques. Une commission vérité et justice n’est pas à l’ordre du jour. Ankara ne semble pas davantage disposé à reconnaître sa responsabilité dans les violations commises contre les civils.

Le pouvoir poursuit parallèlement un autre agenda, dicté par le projet d’une nouvelle Constitution qui reste tributaire des rapports de force politiques. Recep Tayyip Erdogan et son allié, le leader ultranationaliste Devlet Bahçeli, pourraient chercher à faire d’une pierre deux coups: obtenir la dissolution du PKK, tout en s’appuyant sur une partie de la représentation kurde pour réunir les soutiens nécessaires à une réforme consolidant le système présidentiel et, par extension, leurs pleins pouvoirs.

Les Kurdes se trouvent ainsi dans une position délicate. L’application des mesures adoptées par le Parlement dépendra également des équilibres au sein de l’appareil d’Etat et du Conseil de sécurité nationale, où l’institution militaire conserve une influence importante. Le désarmement peut donc progresser plus rapidement que la reconnaissance politique et les garanties juridiques.

 

De la paix intérieure à la puissance régionale

Le rapprochement entre Ankara et le PKK doit aussi être lu à l’échelle du Moyen-Orient. Une Turquie débarrassée de son principal conflit armé intérieur gagnerait en puissance dans une région marquée par l’instabilité. Pendant des décennies, la question kurde a constitué son principal facteur de vulnérabilité intérieure et a limité sa marge de manœuvre en Syrie et en Irak. Si une partie du mouvement kurde cesse de s’opposer militairement à la Turquie, cette faiblesse historique pourrait devenir un avantage stratégique.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser le discours de Devlet Bahçeli, l’un des principaux architectes du processus, lorsqu’il évoque une «paix turque» dépassant les frontières nationales. Le président Erdogan préfère, quant à lui, parler d’une alliance entre «Turcs et Kurdes». Derrière cette formule apparaît en filigrane la perspective d’un rapprochement à dominante sunnite, susceptible de faire contrepoids à l’influence de l’Iran chiite.

Dans les deux cas transparaît une même ambition: faire de la Turquie le centre de gravité d’un nouvel ordre régional, porté par une vision que l’on peut qualifier de néo-ottomane. La paix avec le PKK devient ainsi un instrument de politique étrangère et un vecteur de projection de puissance.

Cette évolution ne peut laisser indifférents l’Iran, Israël ou les Etats arabes. Téhéran ne saurait accueillir favorablement un rapprochement durable entre une partie du mouvement kurde et Ankara, surtout s’il renforce un axe régional à dominante sunnite. Israël observe, de son côté, avec inquiétude l’expansion de l’influence turque en Syrie.

Les pays arabes ont également leurs raisons de rester prudents. Présenter la stabilisation de la Syrie et de l’Irak sous le concept de «paix turque» s’avère risqué dans un espace majoritairement arabe, où le souvenir de l’Empire ottoman et la méfiance envers les ambitions turques restent présents. Une Turquie s’appuyant sur un arrangement avec les organisations kurdes liées au PKK pour accroître son influence pourrait susciter de nouvelles résistances.

En Syrie, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les forces kurdes liées au Parti de l’union démocratique (PYD), et leur projet utopique de «Rojava» – qu’elles définissent comme «écologiste, féministe et multiculturel» – entrent dans une nouvelle phase. Le processus d’intégration des forces kurdes a déjà commencé. Mais une représentation politique légale ne garantit pas une participation démocratique réelle sans élections libres, institutions pluralistes et garanties constitutionnelles.

Reste alors la question essentielle: que gagnent les Kurdes?

Pour la Turquie, les bénéfices sont considérables: désarmement du PKK, diminution d’une menace intérieure historique, image de puissance stabilisatrice et accroissement de sa capacité d’action en Syrie. A cela pourrait s’ajouter la marginalisation du PKK comme organisation politico-militaire autonome, mais aussi celle d’organisations de femmes kurdes ayant acquis une importante sympathie internationale dans la lutte contre Daech.

Le processus revêt également une dimension électorale. Des élections anticipées à l’automne 2027 permettraient au pouvoir de présenter la «Turquie sans terrorisme» comme une réussite historique et de rechercher le soutien d’une partie de l’électorat kurde, qui représente environ 15% du corps électoral.

En Irak, les attaques répétées contre le territoire de la Région du Kurdistan rappellent la vulnérabilité des acquis politiques kurdes et la fragilité des équilibres régionaux.

Une contradiction fondamentale apparaît donc: les bénéfices géopolitiques de la paix peuvent être immédiats pour Ankara, tandis que ses profits politiques restent hypothétiques pour les Kurdes. Si la Turquie les considère comme des partenaires, elle devra garantir leurs droits politiques et culturels et démocratiser sa relation avec ses propres citoyens kurdes.

 

Faire la paix sans faire justice?

Le processus engagé avec le PKK demeure profondément ambigu. Il repose en grande partie sur Abdullah Öcalan, érigé en «négociateur unique» alors qu’il reste prisonnier de l’Etat turc. Cette position paradoxale pose la question des rapports de force dans lesquels se négocie la paix. Une sortie du conflit armé se dessine alors même que l’Etat turc poursuit son évolution autoritaire. Or la cessation de la violence ne suffit pas à construire une paix durable.

Celle-ci suppose aussi une confrontation avec les violences des années 1990: disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, villages détruits, déplacements de populations et violations des droits fondamentaux. Plusieurs chercheurs et acteurs de la société civile avancent trois exigences: poursuivre les responsables de crimes graves, créer une commission vérité et obtenir une reconnaissance officielle des responsabilités de l’Etat. Sans justice ni mémoire, la pacification risque de refermer le conflit sans en traiter les causes.

Après quarante ans de guerre, la question n’est donc plus seulement de savoir si Ankara fera la paix avec le PKK, mais ce qu’elle entend faire de cette paix. S’agit-il de construire une solution politique à la question kurde ou d’intégrer des forces aguerries par plusieurs décennies de guerre asymétrique dans la stratégie régionale turque, notamment en Syrie? Une telle instrumentalisation se heurterait à la diversité des acteurs kurdes comme aux rapports de force régionaux.

En somme, sans reconnaissance des droits politiques, linguistiques et culturels des Kurdes et sans garanties constitutionnelles, la paix risque de rester hégémonique: le conflit armé prendra fin sans que le rapport de domination soit véritablement transformé. A l’inverse, une reconnaissance politique et constitutionnelle ouvrirait la voie à une paix démocratique, susceptible de transformer les rapports entre l’Etat et les Kurdes et de contribuer à la paix et à la démocratisation de la région.

 

Ihsan Kurt
Président d’AFKIV (Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly),

Article paru dans Le Courrier le 30 août 2026

Les Kurdes entre l’enclume et le marteau

Les Kurdes entre l’enclume et le marteau

Devant l’offensive israélo-américaine en Iran, les Kurdes refusent d’être sacrifiés. Entre unité populaire qui s’affirme dans la rue et une méfiance stratégique face aux alliances précaires, Ihsan Kurt analyse comment ce peuple sans État tente de transformer une crise régionale en levier politique.

Encore une fois, l’histoire bégaie. Depuis l’intervention militaire israélo-américaine en Iran, une question familière refait surface: que vont faire les Kurdes? Depuis un demi-siècle, à chaque séisme régional, ils sont convoqués, alliés potentiels, supplétifs espérés, variables d’ajustement souvent. Mais cette fois, la réponse se nuance. Les Kurdes voient dans la crise une possible fenêtre d’opportunité, tout en avançant avec une prudence méthodique. Le traumatisme est récent: en Syrie, l’abandon par les alliés occidentaux face aux offensives turques et l’armée syrienne reste une plaie ouverte.

Sur le terrain pourtant, une dynamique nouvelle émerge. Depuis le début de l’année, les mobilisations en soutien au Rojava [territoire autonome kurde du nord de la Syrie] et les célébrations de Newroz [nouvel-an kurde] ont dessiné une séquence rare: une convergence kurde au-delà des frontières et des divisions partisanes. Une forme d’unité nationale dont l’ampleur n’avait plus été observée depuis des décennies. Mais cette effervescence populaire ne se traduit pas encore en stratégie politique nationale claire. Car les leçons du passé pèsent. Alliances fragiles, promesses non tenues, revirements brutaux: les Kurdes savent le prix de l’improvisation. Alors ils temporisent. Participer, oui, mais à quelles conditions, et avec quelles garanties?

Quelle place dans l’après-régime?

Le poids des Kurdes reste pourtant considérable. En Irak, ils ont été des acteurs clés de la chute de Saddam Hussein en 2003. En Syrie, leur rôle a été décisif dans la lutte contre Daech. En Iran, ils sont désormais regroupés dans une alliance de six organisations de plusieurs dizaines de milliers de combattants, constituant l’une des rares forces capables de contester, au moins localement, l’autorité de Téhéran. Mais cette capacité ne suffit plus. Les dirigeants kurdes refusent désormais d’être de simples instruments dans des stratégies qui les dépassent. La question n’est plus seulement militaire, elle est politique: que sera «l’après-régime»? Et surtout, est-ce qu’il y en aura un et quelle place leur sera accordée?

C’est là que le doute s’installe. Les scénarios qui circulent n’ont rien de rassurant. Le spectre d’un retour à une forme de monarchie inquiète. Pour beaucoup, ce serait rejouer les marginalisations passées. Troquer la théocratie contre une autre forme d’autoritarisme: le dilemme a des allures de piège. Dans ce contexte, les signaux venus de Washington et de Tel-Aviv – appels plus ou moins explicites à une mobilisation kurde en vue d’une éventuelle opération terrestre – suscitent autant d’intérêt que de méfiance. Rumeurs, tests politiques ou stratégie réelle: difficile à trancher.

Des partenaires convoités sous pression

Mais les réactions à Téhéran et Ankara rappellent une cons-tante: la question kurde demeure une ligne rouge. Sur le terrain, la pression est déjà tangible. Les frappes des Gardiens de la révolution iraniens sur Erbil [capitale de la région autonome du Kurdistan irakien] en témoignent. Les bases des combattants kurdes sont frappées; on compte plusieurs morts. Le message est clair: toute tentative d’alignement avec une intervention extérieure aura un coût immédiat.

Reste une donnée stratégique incontournable. En cas de basculement du régime iranien, une intervention terrestre serait difficilement évitable. Dans un tel scénario, les forces occidentales auraient besoin de relais locaux. Les Kurdes, comme les Baloutches ou les Azéris, apparais-sent alors comme des partenaires naturels: connaissance du terrain, implantation frontalière, capacité de mobilisation. Mais à quel prix? Car la question kurde dépasse le moment présent. Elle s’inscrit dans une histoire longue, celle d’un peuple sans Etat, pris dans les recompositions permanentes du Moyen-Orient.

De l’unité populaire à une stratégie commune

Entre régimes autoritaires et alliances instables, les Kurdes ont appris à naviguer à vue. Ils ont tenté l’indépendance, expérimenté l’autonomie, esquissé des modèles politiques hybrides. A chaque fois avec des avancées réelles, mais aussi des revers brutaux. La séquence syrienne récente a ravivé une mémoire de trahisons. Elle a aussi renforcé une conviction: sans garanties politiques solides, toute alliance reste réversible.

D’où l’importance de la mobilisation actuelle. Des centaines de milliers de Kurdes, parfois des millions, se sont rassemblés ces derniers mois, du Kurdistan à la diaspora, autour d’un mot d’ordre: «un seul Kurdistan». Une unité qui s’impose, au moins dans la rue, et dépasse les clivages partisans. Reste à sa-voir si cette pression se traduira en stratégie politique. Les partis kurdes sauront-ils dépasser leurs divisions et transformer cette conjoncture en levier durable? Dans le tumulte iranien, une chose est sûre: les Kurdes ne veulent plus être de simples figurants. Ils entendent, cette fois, peser sur le cours de l’histoire.

Article paru dans Le Courrier le 6 avril 2026

Les Kurdes ne veulent pas être lâchés encore une fois

Les Kurdes ne veulent pas être lâchés encore une fois

Selon certains, les Kurdes pourraient contribuer à la fin du régime iranien. Mais ils souhaitent des garanties.

L’invité-24Heures, Ihsan Kurt– Président d’AFKIV

Depuis l’intervention militaire israélo-américaine en Iran, les regards se tournent vers les Kurdes. Ayant récemment déclaré leur alliance, six organisations armées kurdes d’Iran pourraient tenter de profiter des opérations aériennes pour contribuer au renversement du régime. Mais l’abandon récent de leurs alliés occidentaux en Syrie les rend prudents.

Restant des forces organisées incontournables, comme ce fut le cas lors de la chute du régime de Saddam Hussein, en 2003, en Irak, mais aussi dans la lutte contre Daech et plus récemment dans la guerre en Syrie, les Kurdes d’Iran, tout en nourrissant l’espoir d’une autonomie, n’ont pas la volonté de devenir de simples figurants d’une guerre par procuration. Certes, luttant déjà depuis les années 40 face au régime du shah Pahlavi, puis contre celui des ayatollahs, ils souhaitent plutôt obtenir des garanties concrètes et légitimes face au régime iranien.

Donald Trump, présenté comme «l’allié des Kurdes en Syrie contre Daech», demande aux dirigeants kurdes iraniens de se tenir prêts à participer à une opération terrestre. Cette information n’a pas tardé à provoquer des réponses menaçantes de la part des régimes de Téhéran et d’Ankara.

Cependant, il est évident que, dans le cas d’un véritable projet de destitution du régime, une opération militaire terrestre serait nécessaire et, pour cela, les armées américano-israéliennes auront besoin d’alliés connaissant bien le terrain, notamment les Kurdes et les Baloutches. Basées notamment dans les zones frontalières entre la Turquie, l’Iran et l’Irak, ces forces, qui entendent représenter une minorité d’environ 10 millions de personnes en Iran, sont perçues comme les seuls acteurs susceptibles de constituer une opposition armée structurée contre le régime iranien.

Un prix immense

Néanmoins, une fois encore, la cause kurde apparaît comme un instrument des stratégies des grandes puissances, les Kurdes ont payé un prix immense pour leur cause depuis la chute de l’Empire ottoman en 1923: massacres de grande ampleur en Irak, répressions et exils à travers les différentes régions du Kurdistan.

«C’est toujours l’oppresseur, et non pas l’opprimé qui décide, dicte la forme de la lutte», dixit N. Mandela. Coincés entre régimes autoritaires et alliances internationales, désespérés, mais toujours déterminés à défendre leurs libertés, les Kurdes tentent de profiter des conjonctures politiques pour créer un État-nation ou mettre en place des formes de fédéralisme démocratique et laïque inspirées de modèles occidentaux.

Après l’abandon en Syrie face aux pressions répétées de la Turquie et des monarchies du Golfe, cette nouvelle séquence tragique rappelle une vérité simple: les Kurdes sont un acteur incontournable de la région. Ni la paix ni la stabilité ne seront possibles sans un statut démocratique et fédératif apportant une réponse durable à la question kurde.

https://www.24heures.ch/kurdes-ces-allies-dont-trump-a-besoin-pour-renverser-liran-306220529346

 

 

Les Kurdes résistent, comme leur langue

Les Kurdes résistent, comme leur langue

«La cause kurde ne se limite pas au combat armé. Elle est aussi politique, culturelle et sociale.» Ihsan Kurt rend compte d’une conférence sur la question kurde organisée samedi dernier à Lausanne.

Le Courrier, 25 février 2026

À l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, célébrée chaque 21 février sous l’égide de l’Unesco, une conférence consacrée à la question kurde s’est tenue à Lausanne. Intitulée «Les Kurdes: langue, culture, identité: une histoire de la résistance», la rencontre a proposé un déplacement salutaire du regard: dépasser les grilles d’analyse strictement militaires et géopolitiques pour interroger la profondeur culturelle, sociale et historique d’un combat trop souvent réduit aux images de guerre.

En ouverture, une citation du poète mexicain Octavio Paz — «Chaque langue est une vision du monde» — a servi de fil conducteur aux échanges. Car évoquer la langue kurde ne consiste pas seulement à parler d’un idiome minoritaire du Moyen-Orient. C’est convoquer un univers symbolique, une mémoire collective, des chants, des récits et des blessures transmis de génération en génération. L’écrivain et romancier Mehmed Uzun, figure majeure de la littérature kurde contemporaine, résumait cette dimension existentielle par une formule rappelée lors de la soirée: «Écrire en kurde est pour moi un acte d’existence.» Exilé pendant vingt-huit ans en Suède, il faisait de la langue non seulement un outil littéraire, mais aussi un acte de résistance.

Pour un peuple estimé à plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie, et fort d’une diaspora de plusieurs millions d’individus en Europe, la question linguistique demeure indissociable de celle de la reconnaissance politique. Le linguiste Salih Akin, professeur à l’Université de Rouen, a dressé un état des lieux précis de la situation du kurde dans ces différents États. Il a rappelé les politiques d’assimilation qui ont longtemps visé la langue, en particulier en Turquie où, malgré certaines évolutions, l’enseignement public en kurde reste extrêmement limité après des décennies d’interdiction. Dans ce contexte, parler sa langue, l’enseigner, la publier ou la normaliser relève à la fois d’un acte culturel et d’un geste politique.

Kendal Nezan, directeur de l’Institut kurde de Paris, a illustré cette dynamique par la présentation du plus important dictionnaire français-kurde, fort de 85 000 entrées, publié sous sa direction. Au-delà de l’outil lexicographique, c’est la preuve d’une langue structurée, riche et capable de se projeter dans la modernité.

La seconde partie de la conférence a élargi la perspective en inscrivant ces enjeux dans une profondeur historique. L’historien Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’EHESS, a retracé l’histoire des Kurdes de l’Antiquité à nos jours, soulignant la singularité d’un peuple sans État-nation constitué. Comprendre la question kurde contemporaine suppose, selon lui, de prendre en compte les grandes transformations idéologiques et politiques du Moyen-Orient aux XXe et XXIe siècles, marquées par les nationalismes arabes, les courants islamistes sunnites et les logiques de répression étatique.

Impossible également d’ignorer la situation des Kurdes de Syrie et l’expérience du Rojava, dans le nord-est syrien. Depuis 2013, cette administration autonome a été en première ligne face à l’organisation État islamique, avant de se retrouver fragilisée par les recompositions régionales et les désengagements occidentaux. Elle tente néanmoins d’articuler autonomie locale, pluralisme ethnique et démocratie participative, dans un environnement marqué par les pressions du pouvoir central syrien, les offensives de groupes djihadistes proches d’Ankara et les rivalités régionales.

Les débats ont également évoqué les soutiens extérieurs à certaines forces hostiles à cette expérience, ainsi que les priorités stratégiques des puissances occidentales, davantage centrées sur l’équilibre régional et la confrontation avec l’Iran que sur la consolidation d’alternatives démocratiques locales.

Pour autant, les intervenants ont insisté sur un point central: la cause kurde ne se limite pas au combat armé. Elle est aussi politique, culturelle et sociale. Dès les années 1950, le leader kurde irakien Mustafa Barzani formulait une revendication qui conserve aujourd’hui toute son actualité: «L’autonomie pour le Kurdistan, la démocratie pour l’Irak.» Si la région autonome du Kurdistan irakien dispose désormais d’institutions propres, elle reste soumise à de fortes pressions, entre Bagdad, Ankara et Téhéran.

Au terme de la soirée, en replaçant la langue au cœur de la réflexion, la conférence a rappelé que la question kurde dépasse les enjeux territoriaux. Défendre une langue, c’est affirmer une vision du monde et revendiquer une place dans l’histoire. La résistance kurde, dans toutes ses dimensions, porte ainsi une exigence plus large: celle de la pluralité et de la démocratie dans une région longtemps marquée par les violences et les régimes autoritaires.

Ihsan Kurt est président d’AFKIV (Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly), www.vanly.ch

https://lecourrier.ch/2026/02/25/les-kurdes-resistent-comme-leur-langue/