Au Kurdistan irakien, la stabilité passe par des institutions solides

Au Kurdistan irakien, la stabilité passe par des institutions solides

J’étais venu au Kurdistan irakien comme journaliste en 2002, puis en 2003, lors de la chute de Saddam Hussein. Y revenir vingt-trois ans plus tard, c’est presque découvrir un autre pays.

Duhok et Erbil, Hewlêr en kurde, se sont métamorphosées. Immeubles, hôtels cinq étoiles, centres commerciaux et universités surgissent partout. Les marques européennes côtoient les produits locaux, parfois à des prix comparables à ceux d’Europe. L’alcool, dans cette société majoritairement musulmane, se vend librement et bien moins cher, grâce à une fiscalité plus faible.

La voiture règne. Les transports publics restent insuffisants, les taxis omniprésents et les imposants 4 × 4 sont devenus des signes de prospérité, parfois de pouvoir. Contraste saisissant : des téléphériques touristiques sont construits dans les montagnes, tandis que les villes attendent des transports collectifs adaptés à leur croissance.

Le Kurdistan cherche à attirer les capitaux et à projeter l’image d’une région ouverte et sûre. Erbil évoque parfois un émirat du Golfe, mais avec une profondeur sociale et historique singulière. J’y vois une « politique du gilet pare-balles » : plus les entreprises étrangères investiront, plus nombreux seront ceux qui auront intérêt à sa stabilité. Car cette prospérité demeure vulnérable.

Le pétrole l’illustre. En 2002, le litre d’essence coûtait environ 20 cents américains. Après la chute du régime, il avait presque doublé. Aujourd’hui, dans un Irak aux immenses réserves pétrolières, le carburant a fortement renchéri et des files de plusieurs kilomètres se forment devant certaines stations. Dans le même temps, sous l’effet de la crise régionale, le litre a dépassé 2,30 francs en Suisse. Le paradoxe est saisissant.

Le sentiment dominant reste néanmoins celui de la sécurité. Dans un Moyen-Orient secoué par les guerres, la Région autonome constitue un havre relatif de paix. Cette tranquillité a son revers : les postes de contrôle jalonnent les routes. Gilet pare-balles sur le dos et fusil dans la main, les agents rencontrés m’ont toutefois paru bien formés et professionnels.

Les menaces sont multiples : groupes islamistes radicaux, milices chiites proches de Téhéran, présence du PKK et opérations militaires turques dans le nord de l’Irak. S’y ajoutent les répercussions de la confrontation entre l’Iran et les États-Unis. Erbil et Souleimaniyeh ont été visées par des drones et des missiles. Les autorités restent prudentes sur leurs auteurs, tandis que les soupçons se portent sur des groupes armés soutenus par Téhéran.

Pris entre l’Iran et la Turquie, tout en entretenant des relations privilégiées avec l’Occident, le Kurdistan ne peut devenir le terrain où les puissances règlent leurs comptes. Lors d’une récente visite à Ankara, le ministre iranien de l’intérieur, Eskandar Momeni, appelait la Turquie, l’Irak et la Syrie à trouver une « solution finale » contre les groupes armés kurdes, considérés comme une menace pour leur sécurité. Une telle formule ne peut qu’inquiéter un peuple marqué par les persécutions.

La fragilité est aussi intérieure. Une ligne de partage persiste entre la zone d’influence du Parti démocratique du Kurdistan (KDP), autour d’Erbil et de Duhok, et celle de l’Union patriotique du Kurdistan (PUK), autour de Souleimaniyeh. Les peshmergas (littéralement «ceux qui affrontent la mort », sont les combattants des forces armées du Kurdistan irakien), historiquement liés à ces partis, viennent d’annoncer leur unification. Leur intégration sous une autorité commune marquerait le passage de forces partisanes à une véritable armée régionale.

Le Kurdistan possède pourtant des atouts. Ses universités forment une nouvelle génération. Ses musées – d’Amna Suraka, ancienne prison du régime à Souleimaniyeh, aux établissements consacrés au patrimoine kurde à Erbil et Duhok – entretiennent la mémoire d’un peuple qui sait ce que signifie perdre sa liberté. Les minorités ethniques et religieuses bénéficient d’une représentation politique et d’un enseignement de leurs langues et cultures. Les femmes sont visibles dans l’administration, la culture, la politique et l’espace public.

La génération des montagnes devait conquérir et défendre l’autonomie. Celle d’aujourd’hui doit accomplir une tâche moins héroïque en apparence, mais tout aussi décisive : renforcer l’État de droit et les contre-pouvoirs, organiser les élections régionales, réunifier les institutions et réduire la dépendance envers le pétrole et les voisins menaçants.

Les Kurdes ont appris que les grandes puissances arrivent et repartent. Leur meilleur gilet pare-balles ne sera ni américain, ni turc, ni iranien. Il résidera dans la solidité de leurs institutions et leur capacité à préserver leur unité.

 

Ihsan Kurt

Article paru dans Le Temps le 11 octobre 2026

La justice turque s’attaque à Suzan Samanci, écrivaine kurde établie en Suisse

La justice turque s’attaque à Suzan Samanci, écrivaine kurde établie en Suisse

L’auteure, qui réside depuis dix-huit ans à Genève, a été arrêtée à Istanbul puis soumise à une interdiction de quitter le territoire turc.

Rocco Zacheo, L’Événement syndical

 

Les coups de force du pouvoir turc ne cessent de s’abattre sur une frange de la population du pays. De nombreux intellectuels, politiciens, militants, étudiants ou encore simples opposants en ont fait ou en font l’expérience, confrontés à des décisions de justice qui semblent arbitraires. Le dernier exemple en date est celui d’une figure établie en Suisse romande. L’écrivaine Suzan Samanci, qui réside à Genève depuis dix-huit ans, a été arrêtée il y a plusieurs jours à l’aéroport d’Istanbul, alors qu’elle se rendait dans sa ville natale, Diyarbakir. Incarcérée dans un premier temps, puis remise en liberté à l’issue d’un interrogatoire, elle est désormais soumise, sur décision d’un procureur, à une interdiction de quitter le pays.

Exilée depuis 2008, l’auteure attend d’être convoquée par un juge pour une première audition. Joint par téléphone, l’ami de longue date de Suzan Samanci et président de l’Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly, Ihsan Kurt, note que «ce genre de procédure peut prendre beaucoup de temps, dans certains cas jusqu’à une année, avant qu’un représentant de la justice ne décide de recevoir l’accusé». Pas question, en attendant, d’obtenir l’autorisation de regagner Genève. Le dossier est aujourd’hui entre les mains de deux avocates mandatées pour assurer sa défense. Dans un avenir proche, il s’agira de répondre aux accusations dont Suzan Samanci fait l’objet.

 

Photos et commentaires scrutés

De quoi serait-elle précisément coupable? Ihsan Kurt évoque d’anciens commentaires publiés il y a près de sept ans sur les réseaux sociaux, dont le contenu critique n’aurait pas été du goût des autorités. De toute évidence, la justice turque les aurait conservés dans un dossier pour les faire resurgir à la première occasion. À cela s’ajoutent des photos remontant à 2023, prises lors d’une manifestation pacifique à laquelle l’accusée avait participé. Celle-ci dénonçait une nouvelle fois les dispositions du traité de Lausanne de 1923, qui a marqué la naissance de l’État turc moderne tout en anéantissant la promesse, formulée trois ans plus tôt, de la création d’un État kurde autonome.

Le cas de Suzan Samanci, comme celui de dizaines d’opposants au régime en place à Ankara, témoigne de la persistance et de l’ampleur de la répression toujours à l’œuvre dans le pays. Et ce alors même que la question kurde a connu récemment des développements importants, avec un accord qui a permis au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) d’annoncer, en mai 2025, sa dissolution et le dépôt des armes.

Article paru dans L’Événement syndical le 30 septembre 2026

La «paix» comme outil de puissance

La «paix» comme outil de puissance

Le rapprochement en cours entre Ankara et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) soulève autant d’espoirs que d’interrogations stratégiques. Ce tournant historique s’apparente d’abord à un instrument de politique étrangère néo-ottomane au profit du pouvoir central.

 

Après plus de quarante ans de confrontation armée, l’Etat turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sont engagés dans un processus qui pourrait mettre fin à l’un des conflits les plus longs du Moyen-Orient contemporain. Le désarmement annoncé de la guérilla kurde, les appels du leader historique du PKK, Abdullah Öcalan, et les discussions autour d’un nouveau cadre juridique constituent une rupture. Toutefois, qualifier de «paix» ce processus – officiellement désigné par Ankara comme celui d’une «Turquie sans terrorisme» – risque d’en masquer la véritable portée.

En effet, la question n’est plus seulement celle de la fin militaire du PKK, mais du modèle politique susceptible d’apporter une solution durable à la question kurde. Il s’agit de savoir quelle paix se construit et au profit de qui. Ce qui se dessine ressemble moins à un nouvel équilibre politique qu’à une «paix hégémonique»: la fin du conflit armé permettrait à la Turquie, en crise économique et politique, de consolider sa stabilité intérieure tout en renforçant sa projection militaire régionale.

 

Désarmer sans reconnaître

Le premier paradoxe est d’ordre intérieur. Le processus avance alors que la démocratisation de la Turquie ne progresse pas au même rythme. L’opposition demeure sous forte pression et le Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition, traverse d’importantes tensions internes. La simple présence de nombreux partis au Parlement ne suffit pas à faire du système turc une démocratie pluraliste. Quant au parti pro-kurde DEM, il entretient une relation complexe et ambiguë avec le pouvoir islamo-nationaliste et son allié ultranationaliste, le MHP.

Ankara semble poursuivre une double objectif: mettre fin à l’opposition armée du PKK et intégrer politiquement le mouvement kurde dans un système dont l’Etat conserverait la maîtrise. Le pouvoir central évoque le terrorisme du PKK et de la fin de la violence sans, jusqu’à présent, prononcer le mot «Kurde» dans aucun texte officiel. C’est ici que se situe la ligne de partage entre paix démocratique et paix hégémonique: la première transforme les rapports entre les parties, la seconde pacifie le conflit sans modifier le rapport de force initial.

Or aucune véritable procédure de réconciliation n’est engagée pour répondre aux attentes des familles marquées par les disparitions, les morts, les déplacements forcés ou les emprisonnements politiques. Une commission vérité et justice n’est pas à l’ordre du jour. Ankara ne semble pas davantage disposé à reconnaître sa responsabilité dans les violations commises contre les civils.

Le pouvoir poursuit parallèlement un autre agenda, dicté par le projet d’une nouvelle Constitution qui reste tributaire des rapports de force politiques. Recep Tayyip Erdogan et son allié, le leader ultranationaliste Devlet Bahçeli, pourraient chercher à faire d’une pierre deux coups: obtenir la dissolution du PKK, tout en s’appuyant sur une partie de la représentation kurde pour réunir les soutiens nécessaires à une réforme consolidant le système présidentiel et, par extension, leurs pleins pouvoirs.

Les Kurdes se trouvent ainsi dans une position délicate. L’application des mesures adoptées par le Parlement dépendra également des équilibres au sein de l’appareil d’Etat et du Conseil de sécurité nationale, où l’institution militaire conserve une influence importante. Le désarmement peut donc progresser plus rapidement que la reconnaissance politique et les garanties juridiques.

 

De la paix intérieure à la puissance régionale

Le rapprochement entre Ankara et le PKK doit aussi être lu à l’échelle du Moyen-Orient. Une Turquie débarrassée de son principal conflit armé intérieur gagnerait en puissance dans une région marquée par l’instabilité. Pendant des décennies, la question kurde a constitué son principal facteur de vulnérabilité intérieure et a limité sa marge de manœuvre en Syrie et en Irak. Si une partie du mouvement kurde cesse de s’opposer militairement à la Turquie, cette faiblesse historique pourrait devenir un avantage stratégique.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser le discours de Devlet Bahçeli, l’un des principaux architectes du processus, lorsqu’il évoque une «paix turque» dépassant les frontières nationales. Le président Erdogan préfère, quant à lui, parler d’une alliance entre «Turcs et Kurdes». Derrière cette formule apparaît en filigrane la perspective d’un rapprochement à dominante sunnite, susceptible de faire contrepoids à l’influence de l’Iran chiite.

Dans les deux cas transparaît une même ambition: faire de la Turquie le centre de gravité d’un nouvel ordre régional, porté par une vision que l’on peut qualifier de néo-ottomane. La paix avec le PKK devient ainsi un instrument de politique étrangère et un vecteur de projection de puissance.

Cette évolution ne peut laisser indifférents l’Iran, Israël ou les Etats arabes. Téhéran ne saurait accueillir favorablement un rapprochement durable entre une partie du mouvement kurde et Ankara, surtout s’il renforce un axe régional à dominante sunnite. Israël observe, de son côté, avec inquiétude l’expansion de l’influence turque en Syrie.

Les pays arabes ont également leurs raisons de rester prudents. Présenter la stabilisation de la Syrie et de l’Irak sous le concept de «paix turque» s’avère risqué dans un espace majoritairement arabe, où le souvenir de l’Empire ottoman et la méfiance envers les ambitions turques restent présents. Une Turquie s’appuyant sur un arrangement avec les organisations kurdes liées au PKK pour accroître son influence pourrait susciter de nouvelles résistances.

En Syrie, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les forces kurdes liées au Parti de l’union démocratique (PYD), et leur projet utopique de «Rojava» – qu’elles définissent comme «écologiste, féministe et multiculturel» – entrent dans une nouvelle phase. Le processus d’intégration des forces kurdes a déjà commencé. Mais une représentation politique légale ne garantit pas une participation démocratique réelle sans élections libres, institutions pluralistes et garanties constitutionnelles.

Reste alors la question essentielle: que gagnent les Kurdes?

Pour la Turquie, les bénéfices sont considérables: désarmement du PKK, diminution d’une menace intérieure historique, image de puissance stabilisatrice et accroissement de sa capacité d’action en Syrie. A cela pourrait s’ajouter la marginalisation du PKK comme organisation politico-militaire autonome, mais aussi celle d’organisations de femmes kurdes ayant acquis une importante sympathie internationale dans la lutte contre Daech.

Le processus revêt également une dimension électorale. Des élections anticipées à l’automne 2027 permettraient au pouvoir de présenter la «Turquie sans terrorisme» comme une réussite historique et de rechercher le soutien d’une partie de l’électorat kurde, qui représente environ 15% du corps électoral.

En Irak, les attaques répétées contre le territoire de la Région du Kurdistan rappellent la vulnérabilité des acquis politiques kurdes et la fragilité des équilibres régionaux.

Une contradiction fondamentale apparaît donc: les bénéfices géopolitiques de la paix peuvent être immédiats pour Ankara, tandis que ses profits politiques restent hypothétiques pour les Kurdes. Si la Turquie les considère comme des partenaires, elle devra garantir leurs droits politiques et culturels et démocratiser sa relation avec ses propres citoyens kurdes.

 

Faire la paix sans faire justice?

Le processus engagé avec le PKK demeure profondément ambigu. Il repose en grande partie sur Abdullah Öcalan, érigé en «négociateur unique» alors qu’il reste prisonnier de l’Etat turc. Cette position paradoxale pose la question des rapports de force dans lesquels se négocie la paix. Une sortie du conflit armé se dessine alors même que l’Etat turc poursuit son évolution autoritaire. Or la cessation de la violence ne suffit pas à construire une paix durable.

Celle-ci suppose aussi une confrontation avec les violences des années 1990: disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, villages détruits, déplacements de populations et violations des droits fondamentaux. Plusieurs chercheurs et acteurs de la société civile avancent trois exigences: poursuivre les responsables de crimes graves, créer une commission vérité et obtenir une reconnaissance officielle des responsabilités de l’Etat. Sans justice ni mémoire, la pacification risque de refermer le conflit sans en traiter les causes.

Après quarante ans de guerre, la question n’est donc plus seulement de savoir si Ankara fera la paix avec le PKK, mais ce qu’elle entend faire de cette paix. S’agit-il de construire une solution politique à la question kurde ou d’intégrer des forces aguerries par plusieurs décennies de guerre asymétrique dans la stratégie régionale turque, notamment en Syrie? Une telle instrumentalisation se heurterait à la diversité des acteurs kurdes comme aux rapports de force régionaux.

En somme, sans reconnaissance des droits politiques, linguistiques et culturels des Kurdes et sans garanties constitutionnelles, la paix risque de rester hégémonique: le conflit armé prendra fin sans que le rapport de domination soit véritablement transformé. A l’inverse, une reconnaissance politique et constitutionnelle ouvrirait la voie à une paix démocratique, susceptible de transformer les rapports entre l’Etat et les Kurdes et de contribuer à la paix et à la démocratisation de la région.

 

Ihsan Kurt
Président d’AFKIV (Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly),

Article paru dans Le Courrier le 30 août 2026

Ismet Cherif Vanly : The saga of Kurdish diplomacy

Ismet Cherif Vanly : The saga of Kurdish diplomacy

At the age of 17, while still a high school student in Damascus, Ismet Cherif Vanly would tell his friends, “I will go to Lausanne to study law and change the treaty that divided Kurdistan.” The remark foreshadowed the legal and diplomatic struggle that would define his life.

His father, Muhammed Cherif Vanly, was born in Ottoman-ruled Syria. Educated in imperial schools, he was fluent in Arabic, Persian, French, and Turkish, and served as a colonel in the Ottoman army. His mother, Khayriye Hanım, was the daughter of the well-known tribal leader of the Ala Rech tribe in the Deir ez-Zor region.

Raised in a disciplined household shaped by Ottoman state traditions, Vanly received a rigorous education from an early age. However, it was in the “Kurdish Quarter” of Damascus, while playing football in the streets, that he became conscious of his Kurdish identity. During those same years, he attended gatherings of exiled Kurdish intellectuals and politicians, listening to figures such as Memduh Selim, Ekrem and Kadri Cemilpasa, Osman Sebri, and Kamuran Bedirxan. Accounts of the Dersim and Agri massacres left indelible marks on his young mind. Although his father opposed his involvement with Kurdish nationalist circles, those conversations had already shaped his path.

Choosing the struggle

In 1944, he graduated from the mathematics department of his high school. His father wanted him to become an engineer. As Vanly would later recount, “He wanted me to build roads, bridges, and water canals for the dry lands of Syria.” Instead, he went to Beirut and enrolled in both engineering at the American University of Beirut and political science at Saint Joseph University. Soon, he abandoned engineering and turned decisively toward politics and law.

On November 29, 1948, he arrived in Lausanne, the city where he had long dreamed of studying law. In his view, the greatest deficiency of the Kurds was their weakness in diplomacy and international law: “We fight well. We give our blood and our lives, but we struggle to explain our cause in two lines.”

After completing his education in Lausanne, he began working as a clerk at the Family Court, a position he held for 19 years. He had the opportunity to become a judge but did not find it appealing. “I would either become a judge or continue the struggle; I chose the struggle,” he said, making clear the direction of his life. He turned his face toward the mountains of Kurdistan.

At the time, there was no organized Kurdish diaspora in Lausanne. Even so, he reached out to Kurdish students studying in different European cities. In 1956, together with Nureddin Zaza, he founded the European Kurdish Students Society. Their aim was to establish a democratic civil organization independent of the Iraqi and Syrian Communist Parties. The first congress was attended by 16 people; two years later, 40 intellectuals gathered at a congress in London, and Vanly was elected president.

When General Abd al-Karim Qasim overthrew the Iraqi monarchy on July 14, 1958, and Mustafa Barzani returned from exile, it created great hope among Kurdish intellectuals abroad. That same year, speaking at the International Student Congress in Baghdad, Vanly sharply criticized the new constitution for failing to recognize the Kurdish language and culture. For this speech, he was accused of “nationalism” and ordered to leave Iraq within 24 hours.

He considered staying in Iraq and crossing into Kurdistan, but after a warning from Jalal Talabani he abandoned the idea. He returned to Europe and continued his struggle in the field of diplomacy.

Ismet Chérif Vanly aux côtés de Mustafa Barzani dans les montagnes du Kurdistan

A solitary diplomatic life

He first met Mustafa Barzani in Baghdad in 1960, and the meeting changed the course of his life. From 1964 to 1975, he served as Barzani’s spokesperson in Europe. However, after the Algiers Agreement of March 6, 1975, between Iran and Iraq, Vanly’s remark that the Shah had “stabbed the Kurds in the back” caused a rupture between the two men. Barzani announced that he no longer had relations with Vanly. For Vanly, this was both political and personal disappointment.

Earlier, in 1963, after publishing a booklet criticizing the Syrian Ba’ath regime’s policies toward the Kurds, he was sentenced to death in absentia. For many years, he could not return to his country. In 1975, he traveled to Iraqi Kurdistan with a Geneva-based delegation and met with the Baghdad authorities; on his return, he published a report exposing the regime’s repression. Shortly afterward, he was attacked at his home in Lausanne. Shot in the neck and jaw, he spent two months in the hospital but survived and resumed his work.

Two weeks after the Iranian Islamic Revolution, he went to Tehran at Ruhollah Khomeini’s invitation. When Vanly argued that the Kurds should be treated fairly, Khomeini’s response was brief and clear: “The Kurds must follow the line of the Islamic Republic.” With great disappointment, he returned to Lausanne.

Vanly conducted intense, largely solitary diplomatic efforts in Europe, particularly centered in Paris and Geneva. He wrote letters to numerous world leaders. In 1983, he took part in the founding of the Kurdish Institute of Paris. A year later, he contributed to the establishment of the Kurdish Lawyers’ League and played a role in publishing the “Kurdish Declaration of Human Rights.” After the Halabja Massacre, he appealed to the five permanent members of the UN Security Council, demanding the Kurds’ right to self-determination, and received written replies from France’s President Francois Mitterrand and UK Prime Minister John Major.

A dream of independence

He played an active role in the Kurdish freedom struggle but never joined any political party, maintaining a critical distance from party affiliations. He was in contact with many Kurdish leaders – from Ihsan Nuri Pasha to Jalal Talabani and Abdullah Ocalan – voicing his criticisms in diplomatic language and avoiding personal polemics.

After the 1980 coup in Turkey, he followed developments there closely. He particularly emphasized that he did not know Turkish, describing this as a symbolic stance against Ankara’s assimilation policies. “Saddam Hussein committed genocide in Anfal but did not ban the Kurdish language; the Turks banned it, so I do not speak their language either.” And with a half-serious, half-ironic smile, he would say, “Praise be to God, I do not know Turkish.”

In 1991, he traveled to Van and visited his ancestral lands; he saw the tomb of Ehmede Xani. In 1993, he attended the opening of the Kurdish Institute in Istanbul. In later years, he served as president of the Kurdish Parliament in Exile and the Kurdistan National Congress. He continued writing about Kurdish language and culture until he was hospitalized in September 2011.

“My dream is the independence of Kurdistan,” he would say. But he defended that dream not through the strength of arms, but through the claims of law, diplomacy, and international legitimacy. 

He passed away in Lausanne on November 9, 2011. 

Legacy

Vanly’s life also reflects the difficulties faced by Kurdish intellectuals, as well as by independent and pro-independence thought within Kurdish politics. He rendered great service to many Kurdish parties and political figures, devoting much of his effort to them. He also fell into disagreement with some of them; yet he never abandoned either his ideals or his free and independent conception of the intellectual.

This stance and way of life also contributed to his spending the final years of his life in relative solitude. However, his steadfastness and his diplomatic, investigative, and critical approach to politics remain an important lesson for younger generations.

His final wish was to be buried in Kurdistan. That wish could not be fulfilled, and he was laid to rest in Switzerland. Lying in the Bois-de-Vaux Cemetery in Lausanne, Ismet Cherif Vanly was like a great plane tree whose roots were in Kurdistan and whose trunk grew in Europe. The land to which he devoted his life was not yet free. Yet he left behind a powerful political and intellectual legacy – one forged by the pen, sustained through diplomacy, and carried by an unbroken will.

Ihsan Kurt
is a journalist and sociologist. He is a Member of the Executive Board of the city of Prilly, Switzerland, and President of AFKIV.

Article paru dans Kurdistan Chronicle le 14 mai 2026

Les Kurdes entre l’enclume et le marteau

Les Kurdes entre l’enclume et le marteau

Devant l’offensive israélo-américaine en Iran, les Kurdes refusent d’être sacrifiés. Entre unité populaire qui s’affirme dans la rue et une méfiance stratégique face aux alliances précaires, Ihsan Kurt analyse comment ce peuple sans État tente de transformer une crise régionale en levier politique.

Encore une fois, l’histoire bégaie. Depuis l’intervention militaire israélo-américaine en Iran, une question familière refait surface: que vont faire les Kurdes? Depuis un demi-siècle, à chaque séisme régional, ils sont convoqués, alliés potentiels, supplétifs espérés, variables d’ajustement souvent. Mais cette fois, la réponse se nuance. Les Kurdes voient dans la crise une possible fenêtre d’opportunité, tout en avançant avec une prudence méthodique. Le traumatisme est récent: en Syrie, l’abandon par les alliés occidentaux face aux offensives turques et l’armée syrienne reste une plaie ouverte.

Sur le terrain pourtant, une dynamique nouvelle émerge. Depuis le début de l’année, les mobilisations en soutien au Rojava [territoire autonome kurde du nord de la Syrie] et les célébrations de Newroz [nouvel-an kurde] ont dessiné une séquence rare: une convergence kurde au-delà des frontières et des divisions partisanes. Une forme d’unité nationale dont l’ampleur n’avait plus été observée depuis des décennies. Mais cette effervescence populaire ne se traduit pas encore en stratégie politique nationale claire. Car les leçons du passé pèsent. Alliances fragiles, promesses non tenues, revirements brutaux: les Kurdes savent le prix de l’improvisation. Alors ils temporisent. Participer, oui, mais à quelles conditions, et avec quelles garanties?

Quelle place dans l’après-régime?

Le poids des Kurdes reste pourtant considérable. En Irak, ils ont été des acteurs clés de la chute de Saddam Hussein en 2003. En Syrie, leur rôle a été décisif dans la lutte contre Daech. En Iran, ils sont désormais regroupés dans une alliance de six organisations de plusieurs dizaines de milliers de combattants, constituant l’une des rares forces capables de contester, au moins localement, l’autorité de Téhéran. Mais cette capacité ne suffit plus. Les dirigeants kurdes refusent désormais d’être de simples instruments dans des stratégies qui les dépassent. La question n’est plus seulement militaire, elle est politique: que sera «l’après-régime»? Et surtout, est-ce qu’il y en aura un et quelle place leur sera accordée?

C’est là que le doute s’installe. Les scénarios qui circulent n’ont rien de rassurant. Le spectre d’un retour à une forme de monarchie inquiète. Pour beaucoup, ce serait rejouer les marginalisations passées. Troquer la théocratie contre une autre forme d’autoritarisme: le dilemme a des allures de piège. Dans ce contexte, les signaux venus de Washington et de Tel-Aviv – appels plus ou moins explicites à une mobilisation kurde en vue d’une éventuelle opération terrestre – suscitent autant d’intérêt que de méfiance. Rumeurs, tests politiques ou stratégie réelle: difficile à trancher.

Des partenaires convoités sous pression

Mais les réactions à Téhéran et Ankara rappellent une cons-tante: la question kurde demeure une ligne rouge. Sur le terrain, la pression est déjà tangible. Les frappes des Gardiens de la révolution iraniens sur Erbil [capitale de la région autonome du Kurdistan irakien] en témoignent. Les bases des combattants kurdes sont frappées; on compte plusieurs morts. Le message est clair: toute tentative d’alignement avec une intervention extérieure aura un coût immédiat.

Reste une donnée stratégique incontournable. En cas de basculement du régime iranien, une intervention terrestre serait difficilement évitable. Dans un tel scénario, les forces occidentales auraient besoin de relais locaux. Les Kurdes, comme les Baloutches ou les Azéris, apparais-sent alors comme des partenaires naturels: connaissance du terrain, implantation frontalière, capacité de mobilisation. Mais à quel prix? Car la question kurde dépasse le moment présent. Elle s’inscrit dans une histoire longue, celle d’un peuple sans Etat, pris dans les recompositions permanentes du Moyen-Orient.

De l’unité populaire à une stratégie commune

Entre régimes autoritaires et alliances instables, les Kurdes ont appris à naviguer à vue. Ils ont tenté l’indépendance, expérimenté l’autonomie, esquissé des modèles politiques hybrides. A chaque fois avec des avancées réelles, mais aussi des revers brutaux. La séquence syrienne récente a ravivé une mémoire de trahisons. Elle a aussi renforcé une conviction: sans garanties politiques solides, toute alliance reste réversible.

D’où l’importance de la mobilisation actuelle. Des centaines de milliers de Kurdes, parfois des millions, se sont rassemblés ces derniers mois, du Kurdistan à la diaspora, autour d’un mot d’ordre: «un seul Kurdistan». Une unité qui s’impose, au moins dans la rue, et dépasse les clivages partisans. Reste à sa-voir si cette pression se traduira en stratégie politique. Les partis kurdes sauront-ils dépasser leurs divisions et transformer cette conjoncture en levier durable? Dans le tumulte iranien, une chose est sûre: les Kurdes ne veulent plus être de simples figurants. Ils entendent, cette fois, peser sur le cours de l’histoire.

Article paru dans Le Courrier le 6 avril 2026