Quand les agents de Saddam venaient en Suisse exécuter les dissidents

Quand les agents de Saddam venaient en Suisse exécuter les dissidents

13 octobre 1976. Il y a cinquante ans, l’intellectuel et diplomate kurde Ismet Chérif Vanly échappait miraculeusement à un cousin de Saddam «venu lui offrir des dattes».

Erwan Le Bec, 24 Heures

L’enquête avance, lentement. L’arme a bien été retrouvée dans un buisson, le dissident a bien rédigé une note depuis son lit de l’Hôpital cantonal, où il a repris conscience malgré les deux balles qu’il a reçu au cou, mais les agents de la sûreté y vont prudemment et le Ministère public de la Confédération suit attentivement l’affaire.

C’est que les protagonistes ne sont pas n’importe qui. Nous sommes mi-octobre 1976, et on recherche un mystérieux homme en complet gris-vert, venu offrir des dattes à la figure politique kurde Ismet Chérif Vanly avant de lui tirer dans le dos à son domicile, chemin du Levant, dans la paisible banlieue Lausannoise. On cherche également une curieuse BMW orange, qui tournait dans le coin les jours précédents. On se demande si le livreur de dattes n’est pas ce diplomate irakien de Genève, soudainement rappelé à Bagdad et disparu des radars depuis. Et surtout, en haut lieu, la Berne fédérale se demande comment se sortir de ce pétrin, lit-on dans des documents déclassifiés.

Reprenons. Un an plus tôt, à Alger, l’Iran et l’Irak se mettaient temporairement d’accord sur une rectification de leur frontière respective et sur le soutien à la cause kurde, activement alimentée par le shah et les États-Unis pour nuire à l’Irak, alors dans le giron de l’URSS. L’existence d’un réel Kurdistan autonome autour de Kirkouk se voit directement condamnée, d’autant plus qu’elle ne rentre que peu dans les vues du parti Baas, arrivé au pouvoir par le coup d’État de 1962 et son homme fort, un certain Saddam Hussein.

Originaire du Vieux-Damas, agitateur et humaniste en exil, Ismet Chérif Vanly est un intellectuel respecté, il a l’oreille de la presse, des diplomates, de la diaspora – c’est le porte-parole clé du leader Mustafa Barzani. Intégré, ce polyglotte a fait droit à Genève et est devenu greffier au Tribunal civil de Lausanne. Surtout, il a ses entrées à l’ONU et revient d’une tournée en Irak et se montre très, très critique, sur le traitement de sa minorité par le nouveau régime. Celui-ci a peut-être gagné sur le terrain, mais il craint pour sa réputation à l’internationale. Début octobre, trois Irakiens, dont l’ancien consul – cousin de Saddam –, venaient discuter avec le dissident à Lausanne. Ils promettent de revenir pour une visite de courtoisie. On connaît la suite.

Les suspects ne seront jamais inquiétés et la procédure internationale sera avortée sept ans plus tard. Dans une chronique parue en 2012, l’ancien juge fédéral Claude Rouiller reviendra sur l’affaire, évoquant l’aide de la Confédération pour le versement d’une indemnité par l’Irak.

La guerre Iran-Irak éclatait en 1980. Ismet Chérif est décédé à Lausanne en 2011. Ses archives ont été versées à la Bibliothèque cantonale.


L’ombre des tueurs de Bagdad dans la presse romande

Dans «Le Matin», «l’optimisme» pour l’avenir des Kurdes.

«Je suis optimiste quant au destin des Kurdes»

— Quel a été et quel est aujourd’hui votre rôle précis au sein du mouvement nationaliste kurde?

— Un rôle d’homme de réflexion, d’historien, mais aussi d’homme d’action politique. J’ai présidé l’Association des étudiants kurdes en Europe. J’ai fondé le Comité de défense des droits du peuple kurde. En 1964, j’ai été élu membre du Conseil révolutionnaire du Kurdistan irakien et désigné comme le représentant du général Barzani en Europe. Depuis le désastre de mars 1975, je connais une nouvelle période de réflexion. Je pense aux erreurs qu’il ne fallait pas commettre, je réfléchis à l’avenir. […]

— Vous avez été invité en Irak l’an dernier. Pourtant, vous connaissiez la position du gouvernement irakien à l’égard des Kurdes (en particulier à l’égard de ceux qui s’étaient réfugiés en Iran et qui retournèrent en Irak), les mesures d’arabisation, etc. Qu’espériez-vous de ce voyage et quelles étaient, selon vous, les objections du gouvernement irakien en vous invitant? Vous aviez tenté d’amorcer un dialogue avec lui?

— J’ai accepté l’invitation du gouvernement irakien pour deux raisons rendues publiques avant le voyage: enquêter sur les conditions dans lesquelles vivent les Kurdes dans ce pays et en rapporter un témoignage et, d’autre part, «dialoguer» avec Bagdad pour améliorer la situation. J’avais pensé que si l’on m’invitait alors que l’on connaissait bien mes idées, il pouvait y avoir peut-être de l’espoir. Nous pourrions parvenir à un accord sur l’essentiel des droits du peuple kurde. J’ai pleinement réussi dans mon enquête, accablante pour Bagdad, ce qui explique que le «dialogue», pour finir, n’a pas eu lieu… […]

— Oui, je suis optimiste. Mais le combat sera de longue haleine. Les gouvernements (Turquie, Iran, Irak) collaborent à l’asphyxie du peuple kurde et de ses libertés démocratiques. La liberté vaincra. Les hommes libres doivent y aider.

(Interview exclusive recueillie par Gilberte Favre.)

Dans «24 Heures», l’enquête se poursuit à Lausanne

Après la tentative d’assassinat contre M. Chérif-Vanly

Les auteurs de l’attentat à l’abri d’un consulat? Et à qui appartient l’introuvable voiture orange? «Je confirme les nouvelles déjà parues dans la presse que l’homme de nationalité irakienne qui m’a tiré deux balles dans la tête, chez moi, le 7 octobre, m’avait été présenté la première fois par l’ex-consul général d’Irak à Genève, M. El-Takriti, le 3 octobre, lequel était venu me rendre visite “amicale” en compagnie d’un troisième homme, également Irakien.

» Je confirme que l’agresseur portait “des dattes” que M. El-Takriti voulait m’offrir et dont il avait parlé lors de la première visite.

» J’accuse formellement le gouvernement irakien et ses agents d’avoir attenté à ma vie pour faire taire une voix au service d’une cause juste.

» Je m’en remets à la justice suisse pour désigner les coupables et les punir selon la loi.

» Je ne me sens encore menacé dans ma vie, car les tueurs n’ont réussi ni à m’acheter avec de l’argent ni à faire taire ma voix contre l’injustice. J’ai le sentiment qu’ils recommenceront. […]

Dans un certain milieu kurde, cependant, on cautionne peu l’hypothèse d’une attaque organisée par deux hommes venus directement de Bagdad. On pense, en revanche, que le tueur, ou tout au moins le conducteur de la BMW, travaille dans un consulat installé à Genève. Cette thèse, disons-le d’emblée, repose sur une assise beaucoup plus subjective qu’analytique. […]

R. Joran

Dans la «Tribune de Genève», l’ombre de Saddam

Après un attentat à Lausanne contre un éloquent avocat de l’autonomie du Kurdistan iraquien.

Les Kurdes, ces oubliés de l’histoire.

par André Naef

Jeudi 6 octobre, sur le coup de midi: on sonne au domicile d’Ismet Chérif Vanly, 147, chemin du Levant à Lausanne. […] Deux coups de feu claquent. Laissé pour mort, M. Vanly n’est cependant que grièvement blessé. […]

Nabil Nedjim el-Takriti s’occupe aujourd’hui des relations extérieures au Ministère des affaires étrangères de Bagdad après avoir été, pendant plusieurs années, consul général d’Irak à Genève. Le dimanche précédant l’attentat (le 3 octobre), il aurait rendu visite à M. Vanly – au dire de celui-ci et de son entourage – accompagné de deux autres personnes, dont son futur agresseur. Il lui aurait notamment reproché, en termes courtois, ses virulentes critiques de la politique du Baas iraquien à l’encontre des Kurdes. Les milieux iraquiens admettent la présence de M. Takriti en Suisse à la tête d’une commission économique, mais nient toute responsabilité dans l’attentat. […]

Déportation et «arabisation»?

En mars 1975, la révolution kurde s’effondre à la suite de la spectaculaire réconciliation irano-iraquienne d’Alger.

L’été suivant, M. Vanly est invité en Irak, à l’instigation de M. Takriti, en compagnie, notamment, d’un représentant suisse de la Fédération internationale des droits de l’homme, M. Jean-Claude Luthi. Leur rapport est sévère: les autorités de Bagdad sont accusées de déporter la population kurde et d’«arabiser» systématiquement le Kurdistan en détruisant les anciens villages et en les remplaçant par de nouvelles localités dites «stratégiques». Pour M. Vanly, il s’agit là d’un véritable «ethnocide». […]

Devant cette tragédie, la communauté internationale est toujours restée sourde et muette, conformément au principe de la non-ingérence dans les affaires internes d’un État souverain […].

Dans l’actualité cette semaine-là

Les premières Journées romandes de l’informatique sont prévues à Beaulieu à Lausanne. Le Groupement romand de l’informatique espère sensibiliser le public aux possibilités et aux limites des ordinateurs dans les PME et au retard qu’a pris la Suisse romande par rapport à la Suisse alémanique.

Aldo Moro, 60 ans, a été élu à la tête du puissant parti de la Démocratie chrétienne italienne.

Le service civil franchit une étape majeure à Berne. Le texte du libéral bâlois Peter Dürrenmatt a été accepté par la National, reconnaissant la légitimité des objecteurs de conscience, dont une délégation était venue symboliquement déposer son barda militaire devant le Palais fédéral.

Le Centre régional de la propriété forestière de Provence-Côte d’Azur-Corse préconise l’emploi de troupeaux de chèvres pour nettoyer les sous-bois des propriétaires de la région du Var à titre expérimental: les bêtes, surveillées, pourraient efficacement lutter contre l’apparition d’incendies de forêt et ainsi faciliter le travail des canadairs.


Sources:

  • «Le Matin» du dimanche 17 octobre 1976. scriptorium
  • «24 heures» du jeudi 14 octobre 1976. scriptorium
  • «Tribune de Genève» du samedi 16 et dimanche 17 octobre 1976. e-newspaper
Ismet Cherif Vanly : The saga of Kurdish diplomacy

Ismet Cherif Vanly : The saga of Kurdish diplomacy

At the age of 17, while still a high school student in Damascus, Ismet Cherif Vanly would tell his friends, “I will go to Lausanne to study law and change the treaty that divided Kurdistan.” The remark foreshadowed the legal and diplomatic struggle that would define his life.

His father, Muhammed Cherif Vanly, was born in Ottoman-ruled Syria. Educated in imperial schools, he was fluent in Arabic, Persian, French, and Turkish, and served as a colonel in the Ottoman army. His mother, Khayriye Hanım, was the daughter of the well-known tribal leader of the Ala Rech tribe in the Deir ez-Zor region.

Raised in a disciplined household shaped by Ottoman state traditions, Vanly received a rigorous education from an early age. However, it was in the “Kurdish Quarter” of Damascus, while playing football in the streets, that he became conscious of his Kurdish identity. During those same years, he attended gatherings of exiled Kurdish intellectuals and politicians, listening to figures such as Memduh Selim, Ekrem and Kadri Cemilpasa, Osman Sebri, and Kamuran Bedirxan. Accounts of the Dersim and Agri massacres left indelible marks on his young mind. Although his father opposed his involvement with Kurdish nationalist circles, those conversations had already shaped his path.

Choosing the struggle

In 1944, he graduated from the mathematics department of his high school. His father wanted him to become an engineer. As Vanly would later recount, “He wanted me to build roads, bridges, and water canals for the dry lands of Syria.” Instead, he went to Beirut and enrolled in both engineering at the American University of Beirut and political science at Saint Joseph University. Soon, he abandoned engineering and turned decisively toward politics and law.

On November 29, 1948, he arrived in Lausanne, the city where he had long dreamed of studying law. In his view, the greatest deficiency of the Kurds was their weakness in diplomacy and international law: “We fight well. We give our blood and our lives, but we struggle to explain our cause in two lines.”

After completing his education in Lausanne, he began working as a clerk at the Family Court, a position he held for 19 years. He had the opportunity to become a judge but did not find it appealing. “I would either become a judge or continue the struggle; I chose the struggle,” he said, making clear the direction of his life. He turned his face toward the mountains of Kurdistan.

At the time, there was no organized Kurdish diaspora in Lausanne. Even so, he reached out to Kurdish students studying in different European cities. In 1956, together with Nureddin Zaza, he founded the European Kurdish Students Society. Their aim was to establish a democratic civil organization independent of the Iraqi and Syrian Communist Parties. The first congress was attended by 16 people; two years later, 40 intellectuals gathered at a congress in London, and Vanly was elected president.

When General Abd al-Karim Qasim overthrew the Iraqi monarchy on July 14, 1958, and Mustafa Barzani returned from exile, it created great hope among Kurdish intellectuals abroad. That same year, speaking at the International Student Congress in Baghdad, Vanly sharply criticized the new constitution for failing to recognize the Kurdish language and culture. For this speech, he was accused of “nationalism” and ordered to leave Iraq within 24 hours.

He considered staying in Iraq and crossing into Kurdistan, but after a warning from Jalal Talabani he abandoned the idea. He returned to Europe and continued his struggle in the field of diplomacy.

Ismet Chérif Vanly aux côtés de Mustafa Barzani dans les montagnes du Kurdistan

A solitary diplomatic life

He first met Mustafa Barzani in Baghdad in 1960, and the meeting changed the course of his life. From 1964 to 1975, he served as Barzani’s spokesperson in Europe. However, after the Algiers Agreement of March 6, 1975, between Iran and Iraq, Vanly’s remark that the Shah had “stabbed the Kurds in the back” caused a rupture between the two men. Barzani announced that he no longer had relations with Vanly. For Vanly, this was both political and personal disappointment.

Earlier, in 1963, after publishing a booklet criticizing the Syrian Ba’ath regime’s policies toward the Kurds, he was sentenced to death in absentia. For many years, he could not return to his country. In 1975, he traveled to Iraqi Kurdistan with a Geneva-based delegation and met with the Baghdad authorities; on his return, he published a report exposing the regime’s repression. Shortly afterward, he was attacked at his home in Lausanne. Shot in the neck and jaw, he spent two months in the hospital but survived and resumed his work.

Two weeks after the Iranian Islamic Revolution, he went to Tehran at Ruhollah Khomeini’s invitation. When Vanly argued that the Kurds should be treated fairly, Khomeini’s response was brief and clear: “The Kurds must follow the line of the Islamic Republic.” With great disappointment, he returned to Lausanne.

Vanly conducted intense, largely solitary diplomatic efforts in Europe, particularly centered in Paris and Geneva. He wrote letters to numerous world leaders. In 1983, he took part in the founding of the Kurdish Institute of Paris. A year later, he contributed to the establishment of the Kurdish Lawyers’ League and played a role in publishing the “Kurdish Declaration of Human Rights.” After the Halabja Massacre, he appealed to the five permanent members of the UN Security Council, demanding the Kurds’ right to self-determination, and received written replies from France’s President Francois Mitterrand and UK Prime Minister John Major.

A dream of independence

He played an active role in the Kurdish freedom struggle but never joined any political party, maintaining a critical distance from party affiliations. He was in contact with many Kurdish leaders – from Ihsan Nuri Pasha to Jalal Talabani and Abdullah Ocalan – voicing his criticisms in diplomatic language and avoiding personal polemics.

After the 1980 coup in Turkey, he followed developments there closely. He particularly emphasized that he did not know Turkish, describing this as a symbolic stance against Ankara’s assimilation policies. “Saddam Hussein committed genocide in Anfal but did not ban the Kurdish language; the Turks banned it, so I do not speak their language either.” And with a half-serious, half-ironic smile, he would say, “Praise be to God, I do not know Turkish.”

In 1991, he traveled to Van and visited his ancestral lands; he saw the tomb of Ehmede Xani. In 1993, he attended the opening of the Kurdish Institute in Istanbul. In later years, he served as president of the Kurdish Parliament in Exile and the Kurdistan National Congress. He continued writing about Kurdish language and culture until he was hospitalized in September 2011.

“My dream is the independence of Kurdistan,” he would say. But he defended that dream not through the strength of arms, but through the claims of law, diplomacy, and international legitimacy. 

He passed away in Lausanne on November 9, 2011. 

Legacy

Vanly’s life also reflects the difficulties faced by Kurdish intellectuals, as well as by independent and pro-independence thought within Kurdish politics. He rendered great service to many Kurdish parties and political figures, devoting much of his effort to them. He also fell into disagreement with some of them; yet he never abandoned either his ideals or his free and independent conception of the intellectual.

This stance and way of life also contributed to his spending the final years of his life in relative solitude. However, his steadfastness and his diplomatic, investigative, and critical approach to politics remain an important lesson for younger generations.

His final wish was to be buried in Kurdistan. That wish could not be fulfilled, and he was laid to rest in Switzerland. Lying in the Bois-de-Vaux Cemetery in Lausanne, Ismet Cherif Vanly was like a great plane tree whose roots were in Kurdistan and whose trunk grew in Europe. The land to which he devoted his life was not yet free. Yet he left behind a powerful political and intellectual legacy – one forged by the pen, sustained through diplomacy, and carried by an unbroken will.

Ihsan Kurt
is a journalist and sociologist. He is a Member of the Executive Board of the city of Prilly, Switzerland, and President of AFKIV.

Article paru dans Kurdistan Chronicle le 14 mai 2026