Les Kurdes entre l’enclume et le marteau

Les Kurdes entre l’enclume et le marteau

Devant l’offensive israélo-américaine en Iran, les Kurdes refusent d’être sacrifiés. Entre unité populaire qui s’affirme dans la rue et une méfiance stratégique face aux alliances précaires, Ihsan Kurt analyse comment ce peuple sans État tente de transformer une crise régionale en levier politique.

Encore une fois, l’histoire bégaie. Depuis l’intervention militaire israélo-américaine en Iran, une question familière refait surface: que vont faire les Kurdes? Depuis un demi-siècle, à chaque séisme régional, ils sont convoqués, alliés potentiels, supplétifs espérés, variables d’ajustement souvent. Mais cette fois, la réponse se nuance. Les Kurdes voient dans la crise une possible fenêtre d’opportunité, tout en avançant avec une prudence méthodique. Le traumatisme est récent: en Syrie, l’abandon par les alliés occidentaux face aux offensives turques et l’armée syrienne reste une plaie ouverte.

Sur le terrain pourtant, une dynamique nouvelle émerge. Depuis le début de l’année, les mobilisations en soutien au Rojava [territoire autonome kurde du nord de la Syrie] et les célébrations de Newroz [nouvel-an kurde] ont dessiné une séquence rare: une convergence kurde au-delà des frontières et des divisions partisanes. Une forme d’unité nationale dont l’ampleur n’avait plus été observée depuis des décennies. Mais cette effervescence populaire ne se traduit pas encore en stratégie politique nationale claire. Car les leçons du passé pèsent. Alliances fragiles, promesses non tenues, revirements brutaux: les Kurdes savent le prix de l’improvisation. Alors ils temporisent. Participer, oui, mais à quelles conditions, et avec quelles garanties?

Quelle place dans l’après-régime?

Le poids des Kurdes reste pourtant considérable. En Irak, ils ont été des acteurs clés de la chute de Saddam Hussein en 2003. En Syrie, leur rôle a été décisif dans la lutte contre Daech. En Iran, ils sont désormais regroupés dans une alliance de six organisations de plusieurs dizaines de milliers de combattants, constituant l’une des rares forces capables de contester, au moins localement, l’autorité de Téhéran. Mais cette capacité ne suffit plus. Les dirigeants kurdes refusent désormais d’être de simples instruments dans des stratégies qui les dépassent. La question n’est plus seulement militaire, elle est politique: que sera «l’après-régime»? Et surtout, est-ce qu’il y en aura un et quelle place leur sera accordée?

C’est là que le doute s’installe. Les scénarios qui circulent n’ont rien de rassurant. Le spectre d’un retour à une forme de monarchie inquiète. Pour beaucoup, ce serait rejouer les marginalisations passées. Troquer la théocratie contre une autre forme d’autoritarisme: le dilemme a des allures de piège. Dans ce contexte, les signaux venus de Washington et de Tel-Aviv – appels plus ou moins explicites à une mobilisation kurde en vue d’une éventuelle opération terrestre – suscitent autant d’intérêt que de méfiance. Rumeurs, tests politiques ou stratégie réelle: difficile à trancher.

Des partenaires convoités sous pression

Mais les réactions à Téhéran et Ankara rappellent une cons-tante: la question kurde demeure une ligne rouge. Sur le terrain, la pression est déjà tangible. Les frappes des Gardiens de la révolution iraniens sur Erbil [capitale de la région autonome du Kurdistan irakien] en témoignent. Les bases des combattants kurdes sont frappées; on compte plusieurs morts. Le message est clair: toute tentative d’alignement avec une intervention extérieure aura un coût immédiat.

Reste une donnée stratégique incontournable. En cas de basculement du régime iranien, une intervention terrestre serait difficilement évitable. Dans un tel scénario, les forces occidentales auraient besoin de relais locaux. Les Kurdes, comme les Baloutches ou les Azéris, apparais-sent alors comme des partenaires naturels: connaissance du terrain, implantation frontalière, capacité de mobilisation. Mais à quel prix? Car la question kurde dépasse le moment présent. Elle s’inscrit dans une histoire longue, celle d’un peuple sans Etat, pris dans les recompositions permanentes du Moyen-Orient.

De l’unité populaire à une stratégie commune

Entre régimes autoritaires et alliances instables, les Kurdes ont appris à naviguer à vue. Ils ont tenté l’indépendance, expérimenté l’autonomie, esquissé des modèles politiques hybrides. A chaque fois avec des avancées réelles, mais aussi des revers brutaux. La séquence syrienne récente a ravivé une mémoire de trahisons. Elle a aussi renforcé une conviction: sans garanties politiques solides, toute alliance reste réversible.

D’où l’importance de la mobilisation actuelle. Des centaines de milliers de Kurdes, parfois des millions, se sont rassemblés ces derniers mois, du Kurdistan à la diaspora, autour d’un mot d’ordre: «un seul Kurdistan». Une unité qui s’impose, au moins dans la rue, et dépasse les clivages partisans. Reste à sa-voir si cette pression se traduira en stratégie politique. Les partis kurdes sauront-ils dépasser leurs divisions et transformer cette conjoncture en levier durable? Dans le tumulte iranien, une chose est sûre: les Kurdes ne veulent plus être de simples figurants. Ils entendent, cette fois, peser sur le cours de l’histoire.

Article paru dans Le Courrier le 6 avril 2026

Les Kurdes résistent, comme leur langue

Les Kurdes résistent, comme leur langue

«La cause kurde ne se limite pas au combat armé. Elle est aussi politique, culturelle et sociale.» Ihsan Kurt rend compte d’une conférence sur la question kurde organisée samedi dernier à Lausanne.

Le Courrier, 25 février 2026

À l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, célébrée chaque 21 février sous l’égide de l’Unesco, une conférence consacrée à la question kurde s’est tenue à Lausanne. Intitulée «Les Kurdes: langue, culture, identité: une histoire de la résistance», la rencontre a proposé un déplacement salutaire du regard: dépasser les grilles d’analyse strictement militaires et géopolitiques pour interroger la profondeur culturelle, sociale et historique d’un combat trop souvent réduit aux images de guerre.

En ouverture, une citation du poète mexicain Octavio Paz — «Chaque langue est une vision du monde» — a servi de fil conducteur aux échanges. Car évoquer la langue kurde ne consiste pas seulement à parler d’un idiome minoritaire du Moyen-Orient. C’est convoquer un univers symbolique, une mémoire collective, des chants, des récits et des blessures transmis de génération en génération. L’écrivain et romancier Mehmed Uzun, figure majeure de la littérature kurde contemporaine, résumait cette dimension existentielle par une formule rappelée lors de la soirée: «Écrire en kurde est pour moi un acte d’existence.» Exilé pendant vingt-huit ans en Suède, il faisait de la langue non seulement un outil littéraire, mais aussi un acte de résistance.

Pour un peuple estimé à plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie, et fort d’une diaspora de plusieurs millions d’individus en Europe, la question linguistique demeure indissociable de celle de la reconnaissance politique. Le linguiste Salih Akin, professeur à l’Université de Rouen, a dressé un état des lieux précis de la situation du kurde dans ces différents États. Il a rappelé les politiques d’assimilation qui ont longtemps visé la langue, en particulier en Turquie où, malgré certaines évolutions, l’enseignement public en kurde reste extrêmement limité après des décennies d’interdiction. Dans ce contexte, parler sa langue, l’enseigner, la publier ou la normaliser relève à la fois d’un acte culturel et d’un geste politique.

Kendal Nezan, directeur de l’Institut kurde de Paris, a illustré cette dynamique par la présentation du plus important dictionnaire français-kurde, fort de 85 000 entrées, publié sous sa direction. Au-delà de l’outil lexicographique, c’est la preuve d’une langue structurée, riche et capable de se projeter dans la modernité.

La seconde partie de la conférence a élargi la perspective en inscrivant ces enjeux dans une profondeur historique. L’historien Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’EHESS, a retracé l’histoire des Kurdes de l’Antiquité à nos jours, soulignant la singularité d’un peuple sans État-nation constitué. Comprendre la question kurde contemporaine suppose, selon lui, de prendre en compte les grandes transformations idéologiques et politiques du Moyen-Orient aux XXe et XXIe siècles, marquées par les nationalismes arabes, les courants islamistes sunnites et les logiques de répression étatique.

Impossible également d’ignorer la situation des Kurdes de Syrie et l’expérience du Rojava, dans le nord-est syrien. Depuis 2013, cette administration autonome a été en première ligne face à l’organisation État islamique, avant de se retrouver fragilisée par les recompositions régionales et les désengagements occidentaux. Elle tente néanmoins d’articuler autonomie locale, pluralisme ethnique et démocratie participative, dans un environnement marqué par les pressions du pouvoir central syrien, les offensives de groupes djihadistes proches d’Ankara et les rivalités régionales.

Les débats ont également évoqué les soutiens extérieurs à certaines forces hostiles à cette expérience, ainsi que les priorités stratégiques des puissances occidentales, davantage centrées sur l’équilibre régional et la confrontation avec l’Iran que sur la consolidation d’alternatives démocratiques locales.

Pour autant, les intervenants ont insisté sur un point central: la cause kurde ne se limite pas au combat armé. Elle est aussi politique, culturelle et sociale. Dès les années 1950, le leader kurde irakien Mustafa Barzani formulait une revendication qui conserve aujourd’hui toute son actualité: «L’autonomie pour le Kurdistan, la démocratie pour l’Irak.» Si la région autonome du Kurdistan irakien dispose désormais d’institutions propres, elle reste soumise à de fortes pressions, entre Bagdad, Ankara et Téhéran.

Au terme de la soirée, en replaçant la langue au cœur de la réflexion, la conférence a rappelé que la question kurde dépasse les enjeux territoriaux. Défendre une langue, c’est affirmer une vision du monde et revendiquer une place dans l’histoire. La résistance kurde, dans toutes ses dimensions, porte ainsi une exigence plus large: celle de la pluralité et de la démocratie dans une région longtemps marquée par les violences et les régimes autoritaires.

Ihsan Kurt est président d’AFKIV (Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly), www.vanly.ch

https://lecourrier.ch/2026/02/25/les-kurdes-resistent-comme-leur-langue/

 

 

Les dangereuses ambitions turques

Les dangereuses ambitions turques

L’offensive turque au Rojava illustre les visées néocoloniales du régime d’Ankara en Syrie et en Irak, selon Ishan Kurt, spécialiste de la Turquie. Or ces «projets de modification démographique par la déportation de la population kurde mèneront la région à une grande crise politique et humanitaire».

 

Le 9 octobre, la Turquie a lancé sa troisième offensive militaire au nord de la Syrie, dans la région du Rojava, majoritairement kurde. Après l’occupation de l’enclave d’Afrin, en février 2018, l’armée turque vise cette fois-ci des régions syriennes tenues par les milices kurdes, arabes et assyro-chaldéennes qui forment les Forces démocratiques syriennes (FDS). Considérées comme «terroristes» par le régime de Recep Tayyip Erdogan, mais alliées des Occidentaux car elles ont mené la lutte contre les djihadistes du groupe Etat islamique (EI), les FDS ont livré de violents combats contre les troupes turques et leurs supplétifs syriens dans le nord-est du pays. Plus de 300 000 personnes ont dû quitter leur habitation. Le coprésident du Comité de santé du Rojava, Ciwan Mustafa, a fait part de la mort de 217 civils depuis l’opération de l’armée turque du 9 octobre dernier.1

Cette guerre par procuration confiée par l’Etat turc aux forces spéciales turques et à «l’Armée nationale syrienne» – ANS, créée par le régime d’Erdogan et composée par des djihadistes de la région et étrangers – conduit la Syrie dans un nouveau chaos, sur lequel compte l’homme fort d’Ankara pour rester au pouvoir.

Une Turquie nationaliste et négationniste

Après les génocides arménien et assyro-chaldéen de 1914 et 1915, toujours niés par l’Etat turc, les revendications autonomistes kurdes sont devenues le principal problème au cœur de la «République turque, homogène et unitaire». Les Kurdes, qui représentent plus de 20% de la population de Turquie, sont considérés comme un groupe à assimiler de force, sinon à exterminer purement et simplement. Depuis la création de la République turque en 1923, toutes leurs revendications sont qualifiées de «terroristes», quel qu’en soit le caractère politique: indépendantiste, fédéraliste ou autonomiste. Les gouvernements qui se sont succédé à Ankara ont considéré toutes les demandes politiques kurdes comme un problème de sécurité nationale, y compris au-delà des frontières – comme au Kurdistan iranien, irakien et syrien, où l’armée turque a mené des opérations militaires, le plus souvent en violation du droit international et de la souveraineté des pays voisins. Toute organisation kurde autonomiste ou indépendantiste revendiquant des droits politiques ou culturels est immédiatement considérée comme un danger pour la sécurité ­nationale et pour l’unité ­
territoriale de la Turquie.

«Le meilleur Kurde est un Kurde mort.» Cette expression d’une ironie noire est utilisée chez les Kurdes pour résumer la politique turque d’assimilation et d’extermination militaire en cas de révolte. Face aux exigences des Kurdes, la riposte de l’Etat turc est toujours répressive. Toutes les revendications pour faire valoir les droits culturels et identitaires kurdes sont assimilées par la Turquie à des «provocations d’ennemis extérieurs qui veulent déstabiliser la patrie». La répression de l’Etat turc va jusqu’à l’élimination physique d’opposants à l’étranger. L’implication des services de renseignements turcs dans l’assassinat de trois militantes kurdes, le 13 janvier 2013 à Paris, en est un exemple connu. Et le 12 octobre dernier, Havrin Khalaf, la cheffe du parti pro-kurde Avenir de la Syrie, était assassinée près de Qamichli, dans le nord de la Syrie, par des djihadistes pro-turcs. De plus, les autorités turques demandent souvent l’extradition de militants kurdes exilés. Ankara surcharge ainsi excessivement Interpol de demandes d’arrestations en Europe.

Les répressions d’Ankara sont également diplomatiques. En avril 2019, la représentation turque au Japon a exercé des pressions sur les autorités nippones parce que des cours de langue kurde étaient dispensés dans la section Etudes étrangères de l’Université de Tokyo. Tandis qu’en septembre 2017, lorsque le gouvernement régional du Kurdistan irakien a lancé le référendum d’indépendance, Erdogan menaçait de frapper Erbil, la capitale régionale. Il finalement imposé des sanctions économiques et interrompu les liaisons aériennes.

A ces différentes formes de répression on pourrait ajouter d’innombrables exemples. Dans les faits, le pouvoir turc refuse de tolérer la moindre organisation des populations kurdes, qu’elle soit politique, culturelle ou sociale. Les huit députés du HDP (Parti démocratique des peuples, pro-kurde) ainsi que 62 maires sont en prison, accusés de «propagande ou soutien au terrorisme». Aujourd’hui, plus de 10 000 prisonniers politiques d’origine kurde remplissent les prisons turques.

Ambitions colonialistes

Les racines de cette kurdophobie institutionnalisée en Turquie se trouvent dans le Misak-i Milli (le serment national) du 28 janvier 1920, proclamé lors du dernier mandat du Parlement ottoman, qui a tracé les frontières du nouvel Etat turc. Selon ce pacte, la Turquie devait inclure la Thrace, le «vilayet» de Mossoul (y compris Kirkouk), Alep et, au nord-est, la ville actuelle de Batoumi (en Géorgie), et abandonner les anciennes provinces arabes. Le Misak-i Milli affirme également l’indivisibilité de la nation turque. Ce pacte devint par la suite la base du Traité de Lausanne signé le 24 juillet 1923, puis de la proclamation de la République, le 29 octobre 1923. La Turquie est alors présentée comme un Etat unitaire et une nation homogène. Mais ni les Ottomans, ni leurs successeurs kémalistes n’ont pu digérer la perte de ces territoires. Les gouvernements successifs, de gauche ou de droite, islamistes ou laïcs (nationalistes), ont toujours caressé l’ambition de récupérer un jour Kirkouk et Mossoul.

La République turque a été créée sur les ruines de l’Empire ottoman, mais aussi sur les cendres des génocides arménien et assyro-chaldéen de 1914-1915. Ces deux tragédies ont été suivies par les massacres kurdes de 1925 (suite à la révolte de Cheikh Saïd), puis par celui de Dersim en 1938, sans compter les tous les autres. Alors que la Turquie croyait en avoir fini avec les minorités non musulmanes, elle s’est retrouvée face aux revendications indépendantistes ou autonomistes kurdes. L’Etat turc se considère comme une «nation unique, langue unique, religion unique et drapeau unique», comme le répètent les manuels scolaires. Toute contestation contre ce principe unitaire, qu’il s’agisse de revendications démocratiques, pacifiques ou militaires, est immédiatement qualifiée de «terroriste».

Comme l’a fait avant lui l’ancien président turc Turgut Özal au début des années 1990, Recep Tayyip Erdogan utilise souvent la rhétorique populiste faisant de Kirkouk et Mossoul des parties de la Turquie. Il ravive ainsi les rêves islamo-nationalistes turcs de reprendre ces deux villes situées au cœur de la région pétrolifère irakienne. Un des objectifs de l’occupation turque du nord de la Syrie est le projet, si un jour la conjoncture le permet, d’avancer jusqu’à la ville irakienne de Mossoul et d’annexer l’actuel Kurdistan irakien.

Président d’un pays plongé dans une profonde crise économique et politique, Recep Erdogan mène depuis le début de la guerre civile en Syrie, avec Devlet Bahçeli, son alliée ultra-nationaliste du MHP (Parti du mouvement nationaliste), une stratégie du chaos afin de maintenir le pouvoir de l’AKP présidentiel et du MHP. L’invasion turque en Syrie, sous couvert de la lutte contre le terrorisme, n’est rien d’autre qu’une démonstration de l’ambition coloniale du pouvoir néo-ottoman actuellement à la tête de la Turquie. L’enclave kurde d’Afrin, occupée depuis février 2018, en est un autre exemple. Depuis cette date, l’armée turque a modifié la démographie de ce territoire, y a installé des Arabes à la place des Kurdes et y a créé une administration turque. Enseignement, banque, poste, université… tout a été «turquisé».

Début 2003, lorsque les Etats-Unis et leurs alliés ont envahi l’Irak, la Turquie s’y est opposée. Contestant le projet de Washington d’un futur Irak fédéral, Ankara n’a pas autorisé l’utilisation de la base militaire d’Incirlik, dans le sud de la Turquie, ni le déploiement des soldats américains sur son territoire. Cela a entamé la confiance entre les deux alliés, ce qui a eu pour conséquence de priver la Turquie d’une place à la table des négociations après la chute du régime de Saddam Hussein. Depuis ce moment, Ankara a constamment saboté les perspectives de la création d’un nouvel Irak fédéral dans lequel les Kurdes seraient autonomes. Sous prétexte de «lutte contre le terrorisme», l’armée turque mène des opérations contre le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), et des paramilitaires sont lancés contre les dirigeants kurdes irakiens.

Lorsque la guerre civile a éclaté en Syrie en avril 2011, la Turquie, tirant les leçons de sa politique irakienne, n’a pas hésité à s’engager et à mener une guerre par procuration, notamment dans les régions au nord du pays. Ankara a alors apporté un soutien militaire et politique aux groupes islamiques sunnites partisans d’Al Qaïda et de l’Etat islamique opposés à Bachar al-Assad. Aujourd’hui, ce sont des milices formées par Ankara dans «l’armée nationale» qui mènent les opérations pour mettre un terme à l’administration autonome et multiculturelle du Rojava.

Retour au chaos

L’invasion turque du nord de la Syrie n’aura pas pour seule conséquence le retour des djihadistes de Daech. Le déplacement de populations constitue une arme de destruction que l’Empire turco-ottoman a toujours utilisée dans son histoire. La République turque l’a ensuite utilisée contre les Grecs, les Bulgares, les Arméniens et dans la partie occupée de Chypre depuis 1974. Les projets de modification démographique par la déportation de la population kurde mèneront la région à une grande crise politique et humanitaire. L’élimination d’Al Bagdadi, le leader de l’Etat islamique, près d’Idlib, à 5 km de la frontière turque, n’a pas fait disparaître miraculeusement le danger du terrorisme djihadiste. Le contrôle par les forces russo-turques d’une zone longue de 120 km et large de 30 km à l’intérieur du territoire syrien a fait entrer la région dans une nouvelle phase de déstabilisation. Or au lieu de viser une stratégie politique néo-coloniale en Syrie et en Irak, la Turquie devrait répondre tout d’abord aux revendications culturelles et politiques de ses propres ressortissants kurdes.

Répartie sur les territoires de la Turquie, de l’Irak et de la Syrie, selon l’accord des grandes puissances occidentales après la Première Guerre mondiale, et ayant subi, encore au XXIe siècle, des massacres perpétrés par ces quatre Etats-nations répressifs, la population kurde estime que le monde civilisé a des devoirs envers elle. Plusieurs pays, notamment les Etats-Unis, la France, l’Angleterre et l’Allemagne, se sont engagés comme des alliés des Kurdes dans la lutte contre l’organisation EI. Les discours de ces Etats condamnant la Turquie ne suffisent plus pour protéger les Kurdes contre l’Etat turc. C’est pourquoi les démocraties occidentales ont une responsabilité politique et morale pour des solutions fédératives à la question nationale kurde, dans un contexte de bouleversement moyen-oriental.

Ihsan Kurt

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Notes

1. Lors d’une conférence de presse à Hassaké le 17 octobre, selon le quotidien Rûdaw du 19 octobre 2019, basé à Erbil (Kurdistan irakien).

* Spécialiste de la Turquie, ancien journaliste kurdo-suisse, président de l’AFKIV.

Conférence à Lausanne

«Occupation militaire turque en Syrie: Peur d’une autonomie Kurde?» Sous cet intitulé, une conférence est organisée mardi 19 novembre, à 18h, à l’Université de Lausanne (Unil). Interviendront Joseph Daher, enseignant à l’Unil, Faculté des sciences sociales et politiques, et Ihsan Kurt, Journaliste et sociologue, spécialiste de la Turquie.

Ma. 19 novembre, 18h, Unil, Salle Géopolis, Quartier Mouline, Lausanne.

Article paru dans le journal Le Courrier,
le 18 novembre 2019

Les dangereuses ambitions turques

Nouvel Empire ottoman

Les résultats des élections présidentielles du 24 juin, apportant les pleins pouvoirs à Recep Tayyip Erdogan, «laissent augurer le début d’un système turco-islamiste, autrement dit néo-ottoman», selon Ihsan Kurt.

 

Plus de 60 millions d’électeurs turcs, dont 3 millions résidant à l’étranger, ont voté sur l’avenir d’un pays plongé dans l’incertitude politique et les crises économiques. En attendant un changement démocratique, le statu quo en faveur du régime d’Erdogan est sorti des urnes de ce pays de plus 80 millions d’habitants. Même si le Parti démocratique des peuples (HDP), prokurde, a obtenu 67 sièges sur 600 (11,5%) au parlement, l’espoir pour une solution démocratique et pacifique au problème kurde reste fragile.

Confirmant son pouvoir de «sultan», comme aiment dire ses opposants, bien concentré par une élite politico-économique constituée de nouveaux riches, Erdogan ouvre le début d’une ère d’un pouvoir néo-ottoman. Inspirée par une idéologie turquiste et islamiste, avec le soutien du Mouvement d’action nationaliste (MHP, extrême droite), qui a obtenu 11%, l’alliance d’AKP-MHP a emporté 53% des voix aux législatives. Quant à Erdogan, il a décroché 53,5% des voix pour devenir un président tout-puissant. Au parlement, cette alliance devrait bénéficier prochainement de l’appui du Bon Parti (Iyi Parti) de Méral Aksener, qui a réalisé un score de 10,2% et qui pourrait notamment soutenir Erdogan dans ses politiques de «sécurité nationale» – autrement dit la «guerre spéciale contre les Kurdes».

A rappeler que depuis 2002, la Turquie est dirigée par l’AKP (Parti de la justice et du développement) et son leader islamo-nationaliste, Tayyip Erdogan. Ce parti se présentait au début des années 2000 comme «musulman-démocrate», tout en se comparant aux chrétiens démocrates européens et en se donnant comme mission la démocratisation de la Turquie: démilitarisations du pays, forte croissance économique, solution démocratique de la «question kurde», négociations avec l’Union européenne, «zéro problème avec les voisins» au Moyen-Orient, etc.

Or, le bilan de ce règne de seize ans fait ressortir aujourd’hui une forte dérive autoritaire. Les avancées sur le front de la démocratisation ont progressivement laissé la place à l’autoritarisme, à la corruption de haut niveau et à une politique de réislamisation de la société. L’armée turque – «gardienne de la laïcité», tout autant que nationaliste – a perdu son rôle de tutelle du régime et a cédé sa place à une armée choyée, dotée aujourd’hui d’un budget plus élevé qu’il y a cinq ans.

Malgré environ 50 000 morts ces trente dernières années et plus de 4 millions de personnes déplacées, le gouvernement d’Erdogan n’a pas reconnu la réalité kurde ni montré une volonté politique de résoudre cette question. Par contre, des mesures répressives se sont étendues à l’ensemble des revendications démocratiques. Les villes kurdes comme Sur, Cizre ou Nusaybin ont subi de fortes interventions militaires; des centaines de civils et de combattants kurdes ont été tués entre novembre 2015 et mars 2016. Ces opérations militaires ont été suivies par l’arrestation de 12 députés HDP et plus de 70 villes kurdes ont été mises sous tutelle administrative après l’arrestation de leurs élus locaux. Le régime d’Erdogan soutient des djihadistes en Syrie et a occupé Afrin. L’armée turque mène actuellement des opérations militaires au Kurdistan irakien et au Rojava (Syrie) contre les Kurdes.

Les résultats de dimanche soir confèrent aujourd’hui à Erdogan tous les pouvoirs. Il peut nommer et révoquer ses ministres, nommer deux vice-présidents, gouverner par décrets et dissoudre le parlement qui n’a plus aucune emprise sur le président.

Désormais, le chef d’Etat turc devient seul chef de l’exécutif. Dans un régime d’hyper-présidence, les Kurdes et la communauté internationale attendent impatiemment les politiques de l’homme fort d’Ankara vis-à-vis de la question kurde qui gangrène tout le pays ainsi que la libération des dizaines de milliers d’opposants, d’intellectuels, de journalistes…

Après l’échec du référendum d’indépendance en septembre dernier au Kurdistan irakien, la destruction des villes kurdes par les forces turques, l’arrestation de leurs élus, l’occupation d’Afrin, de nouvelles politiques répressives d’Ankara risqueraient de pousser cette grande nation sans Etat (environ 40 millions de personnes) vers une lutte armée brutale où, comme le dit l’expression kurde, «nos seuls amis fidèles sont nos montagnes». Ce qui fragiliserait encore plus la Turquie et menacerait la paix au Moyen-Orient. La paix est dans le camp du «sultan tout-puissant». Il peut décider pour le meilleur ou le pire.

 

* Président de l’Association pour le fonds kurde Ismet Chérif Vanly-AFKICV, Prilly, VD.

Article paru dans le journal Le Courrier,
le 26 juin 2018

Les dangereuses ambitions turques

De l’islam modéré à l’islam nationaliste

La «pakistanisation» de la Turquie remet en cause les relations du pays avec ses alliés européens et les pays voisins, relève Ihsan Kurt.

 

Plusieurs organisations salafistes comme Daech, Al Nosra, Ahrar Al Cham, toutes émanant du giron d’Al Qaida, mènent leurs activités politiques aujourd’hui en Turquie. Les villes de Gaziantep, Adiyaman, Hatay, villes-frontières avec la Syrie, sont les bases arrière de ces organisations. D’autres grandes villes comme Konya, bastion de l’islam sunnite turc, Istanbul, Mersin, très loin des frontières, sont des lieux où les organisations fondamentalistes recrutent et récoltent des soutiens financiers et logistiques.

Sous forme d’associations, d’écoles coraniques, d’œuvres d’entraide, de maisons d’édition, etc., ces dernières soutiennent la «guerre sainte» en Syrie et en Irak. Selon un sondage réalisé en juillet dernier par une entreprise spécialisée (Gezici Arastirma Sirketi) et paru dans les médias turcs, 19,7% des citoyens turcs soutiennent Daech et 23,2% ont de la sympathie pour l’organisation djihadiste, car «elle lutte pour la charia et un Etat islamique» et «contre les Kurdes». En août 2015, le chef de la diplomatie turque Ahmet Davutoglu définissait les guerriers djihadistes comme de «jeunes sunnites-musulmans en colère». Paroles considérées par les milieux intellectuels comme une banalisation des crimes commis par les organisations djihadistes.

Cette situation est semblable à celle du Pakistan, depuis lequel des organisations comme Al-Qaida, Daech et d’autres groupes de talibans mènent leurs «guerres saintes» en Afghanistan. Cette «pakistanisation» de la Turquie remet en cause les relations avec ses alliés européens ainsi qu’avec les pays voisins. Il n’y a pas si longtemps, la Turquie semblait avoir trouvé la formule d’une certaine réussite en matière de politique étrangère, formule résumée de manière simple et concise par «zéro problème avec les voisins».

Cette formule était vantée partout, sur le plan national et international, par l’ex-Premier ministre Ahmet Davutoglu, aujourd’hui mis hors jeu par Recep Erdogan. Ankara avait renoué des liens avec le Moyen-Orient, après un demi-siècle d’isolement. Les échanges économiques et commerciaux avec les pays arabes ou l’Iran s’étaient multipliés, les restrictions de visa avec ses voisins avaient été levées et la Turquie avait même endossé le rôle de médiateur dans le conflit le plus difficile de la région, en négociant la reprise de pourparlers entre Israël et la Palestine ou encore entre Fatah et Hamas.

Or, à peine quelques années plus tard, après la guerre civile en Syrie et ses conséquences, cette recette philosophique qui semblait pourtant si fiable perd toute crédibilité. Le président de la république Recep Tayyip Erdogan a désormais coupé les ponts avec l’Egypte, la Syrie et l’Irak, et s’est aussi lancé dans une guerre verbale avec Israël, qu’il accuse d’avoir collaboré au «putsch avorté».

Les tensions diplomatiques s’étendent aux Etats-Unis, accusés aujourd’hui de soutenir la tentative de putsch. Erdogan menace aussi ses alliés européens de couper les négociations avec l’Union européenne (UE), d’entrer dans l’Espace de Shanghai, de se rapprocher de la Chine et de conclure des accords militaires avec la Russie. Le 25 novembre dernier, à la suite du vote du Parlement européen à Strasbourg, l’UE a demandé le gel des négociations d’adhésion de la Turquie. Cela fut loin de plaire à Erdogan. L’homme fort d’Ankara a menacé, en retour, d’ouvrir les frontières de son pays pour laisser passer les migrants. «Ecoutez-moi bien. Si vous allez plus loin, ces frontières s’ouvriront, mettez-vous bien ça dans la tête!» a-t-il lancé lors d’une manifestation à Istanbul.

Soutenu par les Etats-Unis et l’Europe dans la conjoncture «post 11 septembre 2001 et Guerre en Irak», le projet d’un «islam modéré» a aujourd’hui échoué. Ce projet a cédé la place à une réislamisation de la Turquie laïque. Erdogan mène une politique qu’on pourrait qualifier de «métaphore du vélo»: pour ne pas tomber, il doit pédaler… et même pédaler plus fort! C’est la stratégie chaotique que ce dernier mène depuis les cinq dernières années. Cette politique a amené de manière prévisible le pays à un isolement qui semble relever du masochisme de son leader.

Aujourd’hui, le pays vit dans l’état d’esprit qui était celui des années 1990: les tensions avec les pays arabes et européens, les théories du complot, tout cela était un véritable poison, et les Turcs – persuadés de vivre dans un pays assiégé – se répétaient à l’envi que «le Turc n’a aucun ami sinon le Turc». A cet état d’esprit dominant actuellement à nouveau en Turquie, on peut ajouter encore le fort sentiment d’appartenance à un islam rigoriste de type «turco-islamiste», une pensée néo-ottomane qui règne dans tout le pays. On peut dire qu’Erdogan a fait sortir son pays du règne du «zéro problème» pour le faire entrer dans le monde du «zéro ami»!

 

* Président d’AFKICV, Association pour le fonds kurde Smet Chérif Vanoy, Prilly (VD).

Article paru dans le journal Le Courrier,
le 21 décembre 2016