La justice turque s’attaque à Suzan Samanci, écrivaine kurde établie en Suisse

La justice turque s’attaque à Suzan Samanci, écrivaine kurde établie en Suisse

L’auteure, qui réside depuis dix-huit ans à Genève, a été arrêtée à Istanbul puis soumise à une interdiction de quitter le territoire turc.

Rocco Zacheo, L’Événement syndical

 

Les coups de force du pouvoir turc ne cessent de s’abattre sur une frange de la population du pays. De nombreux intellectuels, politiciens, militants, étudiants ou encore simples opposants en ont fait ou en font l’expérience, confrontés à des décisions de justice qui semblent arbitraires. Le dernier exemple en date est celui d’une figure établie en Suisse romande. L’écrivaine Suzan Samanci, qui réside à Genève depuis dix-huit ans, a été arrêtée il y a plusieurs jours à l’aéroport d’Istanbul, alors qu’elle se rendait dans sa ville natale, Diyarbakir. Incarcérée dans un premier temps, puis remise en liberté à l’issue d’un interrogatoire, elle est désormais soumise, sur décision d’un procureur, à une interdiction de quitter le pays.

Exilée depuis 2008, l’auteure attend d’être convoquée par un juge pour une première audition. Joint par téléphone, l’ami de longue date de Suzan Samanci et président de l’Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly, Ihsan Kurt, note que «ce genre de procédure peut prendre beaucoup de temps, dans certains cas jusqu’à une année, avant qu’un représentant de la justice ne décide de recevoir l’accusé». Pas question, en attendant, d’obtenir l’autorisation de regagner Genève. Le dossier est aujourd’hui entre les mains de deux avocates mandatées pour assurer sa défense. Dans un avenir proche, il s’agira de répondre aux accusations dont Suzan Samanci fait l’objet.

 

Photos et commentaires scrutés

De quoi serait-elle précisément coupable? Ihsan Kurt évoque d’anciens commentaires publiés il y a près de sept ans sur les réseaux sociaux, dont le contenu critique n’aurait pas été du goût des autorités. De toute évidence, la justice turque les aurait conservés dans un dossier pour les faire resurgir à la première occasion. À cela s’ajoutent des photos remontant à 2023, prises lors d’une manifestation pacifique à laquelle l’accusée avait participé. Celle-ci dénonçait une nouvelle fois les dispositions du traité de Lausanne de 1923, qui a marqué la naissance de l’État turc moderne tout en anéantissant la promesse, formulée trois ans plus tôt, de la création d’un État kurde autonome.

Le cas de Suzan Samanci, comme celui de dizaines d’opposants au régime en place à Ankara, témoigne de la persistance et de l’ampleur de la répression toujours à l’œuvre dans le pays. Et ce alors même que la question kurde a connu récemment des développements importants, avec un accord qui a permis au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) d’annoncer, en mai 2025, sa dissolution et le dépôt des armes.

Article paru dans L’Événement syndical le 30 septembre 2026

La «paix» comme outil de puissance

La «paix» comme outil de puissance

Le rapprochement en cours entre Ankara et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) soulève autant d’espoirs que d’interrogations stratégiques. Ce tournant historique s’apparente d’abord à un instrument de politique étrangère néo-ottomane au profit du pouvoir central.

 

Après plus de quarante ans de confrontation armée, l’Etat turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sont engagés dans un processus qui pourrait mettre fin à l’un des conflits les plus longs du Moyen-Orient contemporain. Le désarmement annoncé de la guérilla kurde, les appels du leader historique du PKK, Abdullah Öcalan, et les discussions autour d’un nouveau cadre juridique constituent une rupture. Toutefois, qualifier de «paix» ce processus – officiellement désigné par Ankara comme celui d’une «Turquie sans terrorisme» – risque d’en masquer la véritable portée.

En effet, la question n’est plus seulement celle de la fin militaire du PKK, mais du modèle politique susceptible d’apporter une solution durable à la question kurde. Il s’agit de savoir quelle paix se construit et au profit de qui. Ce qui se dessine ressemble moins à un nouvel équilibre politique qu’à une «paix hégémonique»: la fin du conflit armé permettrait à la Turquie, en crise économique et politique, de consolider sa stabilité intérieure tout en renforçant sa projection militaire régionale.

 

Désarmer sans reconnaître

Le premier paradoxe est d’ordre intérieur. Le processus avance alors que la démocratisation de la Turquie ne progresse pas au même rythme. L’opposition demeure sous forte pression et le Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition, traverse d’importantes tensions internes. La simple présence de nombreux partis au Parlement ne suffit pas à faire du système turc une démocratie pluraliste. Quant au parti pro-kurde DEM, il entretient une relation complexe et ambiguë avec le pouvoir islamo-nationaliste et son allié ultranationaliste, le MHP.

Ankara semble poursuivre une double objectif: mettre fin à l’opposition armée du PKK et intégrer politiquement le mouvement kurde dans un système dont l’Etat conserverait la maîtrise. Le pouvoir central évoque le terrorisme du PKK et de la fin de la violence sans, jusqu’à présent, prononcer le mot «Kurde» dans aucun texte officiel. C’est ici que se situe la ligne de partage entre paix démocratique et paix hégémonique: la première transforme les rapports entre les parties, la seconde pacifie le conflit sans modifier le rapport de force initial.

Or aucune véritable procédure de réconciliation n’est engagée pour répondre aux attentes des familles marquées par les disparitions, les morts, les déplacements forcés ou les emprisonnements politiques. Une commission vérité et justice n’est pas à l’ordre du jour. Ankara ne semble pas davantage disposé à reconnaître sa responsabilité dans les violations commises contre les civils.

Le pouvoir poursuit parallèlement un autre agenda, dicté par le projet d’une nouvelle Constitution qui reste tributaire des rapports de force politiques. Recep Tayyip Erdogan et son allié, le leader ultranationaliste Devlet Bahçeli, pourraient chercher à faire d’une pierre deux coups: obtenir la dissolution du PKK, tout en s’appuyant sur une partie de la représentation kurde pour réunir les soutiens nécessaires à une réforme consolidant le système présidentiel et, par extension, leurs pleins pouvoirs.

Les Kurdes se trouvent ainsi dans une position délicate. L’application des mesures adoptées par le Parlement dépendra également des équilibres au sein de l’appareil d’Etat et du Conseil de sécurité nationale, où l’institution militaire conserve une influence importante. Le désarmement peut donc progresser plus rapidement que la reconnaissance politique et les garanties juridiques.

 

De la paix intérieure à la puissance régionale

Le rapprochement entre Ankara et le PKK doit aussi être lu à l’échelle du Moyen-Orient. Une Turquie débarrassée de son principal conflit armé intérieur gagnerait en puissance dans une région marquée par l’instabilité. Pendant des décennies, la question kurde a constitué son principal facteur de vulnérabilité intérieure et a limité sa marge de manœuvre en Syrie et en Irak. Si une partie du mouvement kurde cesse de s’opposer militairement à la Turquie, cette faiblesse historique pourrait devenir un avantage stratégique.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser le discours de Devlet Bahçeli, l’un des principaux architectes du processus, lorsqu’il évoque une «paix turque» dépassant les frontières nationales. Le président Erdogan préfère, quant à lui, parler d’une alliance entre «Turcs et Kurdes». Derrière cette formule apparaît en filigrane la perspective d’un rapprochement à dominante sunnite, susceptible de faire contrepoids à l’influence de l’Iran chiite.

Dans les deux cas transparaît une même ambition: faire de la Turquie le centre de gravité d’un nouvel ordre régional, porté par une vision que l’on peut qualifier de néo-ottomane. La paix avec le PKK devient ainsi un instrument de politique étrangère et un vecteur de projection de puissance.

Cette évolution ne peut laisser indifférents l’Iran, Israël ou les Etats arabes. Téhéran ne saurait accueillir favorablement un rapprochement durable entre une partie du mouvement kurde et Ankara, surtout s’il renforce un axe régional à dominante sunnite. Israël observe, de son côté, avec inquiétude l’expansion de l’influence turque en Syrie.

Les pays arabes ont également leurs raisons de rester prudents. Présenter la stabilisation de la Syrie et de l’Irak sous le concept de «paix turque» s’avère risqué dans un espace majoritairement arabe, où le souvenir de l’Empire ottoman et la méfiance envers les ambitions turques restent présents. Une Turquie s’appuyant sur un arrangement avec les organisations kurdes liées au PKK pour accroître son influence pourrait susciter de nouvelles résistances.

En Syrie, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les forces kurdes liées au Parti de l’union démocratique (PYD), et leur projet utopique de «Rojava» – qu’elles définissent comme «écologiste, féministe et multiculturel» – entrent dans une nouvelle phase. Le processus d’intégration des forces kurdes a déjà commencé. Mais une représentation politique légale ne garantit pas une participation démocratique réelle sans élections libres, institutions pluralistes et garanties constitutionnelles.

Reste alors la question essentielle: que gagnent les Kurdes?

Pour la Turquie, les bénéfices sont considérables: désarmement du PKK, diminution d’une menace intérieure historique, image de puissance stabilisatrice et accroissement de sa capacité d’action en Syrie. A cela pourrait s’ajouter la marginalisation du PKK comme organisation politico-militaire autonome, mais aussi celle d’organisations de femmes kurdes ayant acquis une importante sympathie internationale dans la lutte contre Daech.

Le processus revêt également une dimension électorale. Des élections anticipées à l’automne 2027 permettraient au pouvoir de présenter la «Turquie sans terrorisme» comme une réussite historique et de rechercher le soutien d’une partie de l’électorat kurde, qui représente environ 15% du corps électoral.

En Irak, les attaques répétées contre le territoire de la Région du Kurdistan rappellent la vulnérabilité des acquis politiques kurdes et la fragilité des équilibres régionaux.

Une contradiction fondamentale apparaît donc: les bénéfices géopolitiques de la paix peuvent être immédiats pour Ankara, tandis que ses profits politiques restent hypothétiques pour les Kurdes. Si la Turquie les considère comme des partenaires, elle devra garantir leurs droits politiques et culturels et démocratiser sa relation avec ses propres citoyens kurdes.

 

Faire la paix sans faire justice?

Le processus engagé avec le PKK demeure profondément ambigu. Il repose en grande partie sur Abdullah Öcalan, érigé en «négociateur unique» alors qu’il reste prisonnier de l’Etat turc. Cette position paradoxale pose la question des rapports de force dans lesquels se négocie la paix. Une sortie du conflit armé se dessine alors même que l’Etat turc poursuit son évolution autoritaire. Or la cessation de la violence ne suffit pas à construire une paix durable.

Celle-ci suppose aussi une confrontation avec les violences des années 1990: disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, villages détruits, déplacements de populations et violations des droits fondamentaux. Plusieurs chercheurs et acteurs de la société civile avancent trois exigences: poursuivre les responsables de crimes graves, créer une commission vérité et obtenir une reconnaissance officielle des responsabilités de l’Etat. Sans justice ni mémoire, la pacification risque de refermer le conflit sans en traiter les causes.

Après quarante ans de guerre, la question n’est donc plus seulement de savoir si Ankara fera la paix avec le PKK, mais ce qu’elle entend faire de cette paix. S’agit-il de construire une solution politique à la question kurde ou d’intégrer des forces aguerries par plusieurs décennies de guerre asymétrique dans la stratégie régionale turque, notamment en Syrie? Une telle instrumentalisation se heurterait à la diversité des acteurs kurdes comme aux rapports de force régionaux.

En somme, sans reconnaissance des droits politiques, linguistiques et culturels des Kurdes et sans garanties constitutionnelles, la paix risque de rester hégémonique: le conflit armé prendra fin sans que le rapport de domination soit véritablement transformé. A l’inverse, une reconnaissance politique et constitutionnelle ouvrirait la voie à une paix démocratique, susceptible de transformer les rapports entre l’Etat et les Kurdes et de contribuer à la paix et à la démocratisation de la région.

 

Ihsan Kurt
Président d’AFKIV (Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly),

Article paru dans Le Courrier le 30 août 2026

Les Kurdes entre l’enclume et le marteau

Les Kurdes entre l’enclume et le marteau

Devant l’offensive israélo-américaine en Iran, les Kurdes refusent d’être sacrifiés. Entre unité populaire qui s’affirme dans la rue et une méfiance stratégique face aux alliances précaires, Ihsan Kurt analyse comment ce peuple sans État tente de transformer une crise régionale en levier politique.

Encore une fois, l’histoire bégaie. Depuis l’intervention militaire israélo-américaine en Iran, une question familière refait surface: que vont faire les Kurdes? Depuis un demi-siècle, à chaque séisme régional, ils sont convoqués, alliés potentiels, supplétifs espérés, variables d’ajustement souvent. Mais cette fois, la réponse se nuance. Les Kurdes voient dans la crise une possible fenêtre d’opportunité, tout en avançant avec une prudence méthodique. Le traumatisme est récent: en Syrie, l’abandon par les alliés occidentaux face aux offensives turques et l’armée syrienne reste une plaie ouverte.

Sur le terrain pourtant, une dynamique nouvelle émerge. Depuis le début de l’année, les mobilisations en soutien au Rojava [territoire autonome kurde du nord de la Syrie] et les célébrations de Newroz [nouvel-an kurde] ont dessiné une séquence rare: une convergence kurde au-delà des frontières et des divisions partisanes. Une forme d’unité nationale dont l’ampleur n’avait plus été observée depuis des décennies. Mais cette effervescence populaire ne se traduit pas encore en stratégie politique nationale claire. Car les leçons du passé pèsent. Alliances fragiles, promesses non tenues, revirements brutaux: les Kurdes savent le prix de l’improvisation. Alors ils temporisent. Participer, oui, mais à quelles conditions, et avec quelles garanties?

Quelle place dans l’après-régime?

Le poids des Kurdes reste pourtant considérable. En Irak, ils ont été des acteurs clés de la chute de Saddam Hussein en 2003. En Syrie, leur rôle a été décisif dans la lutte contre Daech. En Iran, ils sont désormais regroupés dans une alliance de six organisations de plusieurs dizaines de milliers de combattants, constituant l’une des rares forces capables de contester, au moins localement, l’autorité de Téhéran. Mais cette capacité ne suffit plus. Les dirigeants kurdes refusent désormais d’être de simples instruments dans des stratégies qui les dépassent. La question n’est plus seulement militaire, elle est politique: que sera «l’après-régime»? Et surtout, est-ce qu’il y en aura un et quelle place leur sera accordée?

C’est là que le doute s’installe. Les scénarios qui circulent n’ont rien de rassurant. Le spectre d’un retour à une forme de monarchie inquiète. Pour beaucoup, ce serait rejouer les marginalisations passées. Troquer la théocratie contre une autre forme d’autoritarisme: le dilemme a des allures de piège. Dans ce contexte, les signaux venus de Washington et de Tel-Aviv – appels plus ou moins explicites à une mobilisation kurde en vue d’une éventuelle opération terrestre – suscitent autant d’intérêt que de méfiance. Rumeurs, tests politiques ou stratégie réelle: difficile à trancher.

Des partenaires convoités sous pression

Mais les réactions à Téhéran et Ankara rappellent une cons-tante: la question kurde demeure une ligne rouge. Sur le terrain, la pression est déjà tangible. Les frappes des Gardiens de la révolution iraniens sur Erbil [capitale de la région autonome du Kurdistan irakien] en témoignent. Les bases des combattants kurdes sont frappées; on compte plusieurs morts. Le message est clair: toute tentative d’alignement avec une intervention extérieure aura un coût immédiat.

Reste une donnée stratégique incontournable. En cas de basculement du régime iranien, une intervention terrestre serait difficilement évitable. Dans un tel scénario, les forces occidentales auraient besoin de relais locaux. Les Kurdes, comme les Baloutches ou les Azéris, apparais-sent alors comme des partenaires naturels: connaissance du terrain, implantation frontalière, capacité de mobilisation. Mais à quel prix? Car la question kurde dépasse le moment présent. Elle s’inscrit dans une histoire longue, celle d’un peuple sans Etat, pris dans les recompositions permanentes du Moyen-Orient.

De l’unité populaire à une stratégie commune

Entre régimes autoritaires et alliances instables, les Kurdes ont appris à naviguer à vue. Ils ont tenté l’indépendance, expérimenté l’autonomie, esquissé des modèles politiques hybrides. A chaque fois avec des avancées réelles, mais aussi des revers brutaux. La séquence syrienne récente a ravivé une mémoire de trahisons. Elle a aussi renforcé une conviction: sans garanties politiques solides, toute alliance reste réversible.

D’où l’importance de la mobilisation actuelle. Des centaines de milliers de Kurdes, parfois des millions, se sont rassemblés ces derniers mois, du Kurdistan à la diaspora, autour d’un mot d’ordre: «un seul Kurdistan». Une unité qui s’impose, au moins dans la rue, et dépasse les clivages partisans. Reste à sa-voir si cette pression se traduira en stratégie politique. Les partis kurdes sauront-ils dépasser leurs divisions et transformer cette conjoncture en levier durable? Dans le tumulte iranien, une chose est sûre: les Kurdes ne veulent plus être de simples figurants. Ils entendent, cette fois, peser sur le cours de l’histoire.

Article paru dans Le Courrier le 6 avril 2026

Kurdistan turc : l’islam politique, une menace silencieuse

Kurdistan turc : l’islam politique, une menace silencieuse

Dans un climat de désarroi politique et après plusieurs échecs du mouvement séculier et social, l’islam politique pourrait gagner du terrain dans l’espace politique kurde en Turquie.

Depuis un demi-siècle, le mouvement national kurde se distingue par une orientation largement séculière et sociale. À partir des années 2000, il s’est également nourri d’idéaux féministes, avec une attention particulière portée aux questions de genre. Mais ces dernières années ont été marquées par une série d’impasses stratégiques.

Reculs du mouvement kurde

Les tentatives de guérilla urbaine menées par le PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, dans plusieurs villes kurdes en 2015 se sont soldées par de lourdes défaites politiques et militaires. Parallèlement, l’expérience politique du Rojava, en Syrie, s’est heurtée à d’importantes contraintes géopolitiques. Dans un contexte marqué par l’abandon partiel de certains alliés occidentaux en Syrie, le mouvement kurde a accumulé revers militaires, reculs idéologiques et incertitudes politiques.

L’horizon s’assombrit encore avec les déclarations ambiguës de son leader Abdullah Öcalan, incarcéré depuis vingt-sept ans, et les pressions visant le DEM Parti, formation laïque pro-kurde représentée au Parlement turc. Si cette force politique devait être dissoute, comme le PKK déjà dissout en mai 2025, un vide important pourrait s’ouvrir dans la représentation politique kurde. Dans cet espace fragilisé, le discours religieux progresse en offrant des réponses simples à des crises complexes. La foi devient un refuge identitaire, tandis que le moralisme religieux et les discours anti-américains et anti-israéliens, souvent formulés sous une rhétorique « anti-impérialiste », sont mobilisés comme instruments politiques.

Le parti Hüda Par, une vision inspirée de la charia

Le cas du parti Hüda Par illustre cette évolution. Représenté pour la première fois en 2023 par quatre députés élus au Parlement turc sur les listes de l’AKP, le Parti de la justice et du développement du président Tayyip Erdoğan, ce mouvement défend une vision politique inspirée de la charia et de l’oumma – l’union des communautés musulmanes – plutôt que d’une identité nationale kurde. Il cherche ainsi à séduire une partie de l’électorat kurde déçu par les orientations séculières et de gauche du mouvement national kurde. En février dernier, l’un de ses députés, Faruk Dinç, demandait au Parlement que les femmes soient soignées uniquement par des femmes et non par des médecins hommes, une interpellation devenue presque ordinaire dans un dit « pays laïc ».

Les origines de Hüda Par remontent à la fin des années 1970. Inspiré par la révolution islamique iranienne, le Hezbollah turc a pris forme en 1979 à Diyarbakir, Kurdistan turc. Malgré les soupçons de financement par l’Iran, l’organisation clandestine « Hizbullah », distincte du mouvement libanais du même nom, mena durant les années 1990 des campagnes d’assassinats et d’enlèvements visant notamment des journalistes et intellectuels kurdes. Devenu incontrôlable, ce réseau fut démantelé par les autorités turques au début des années 2000. En 2012, d’anciens cadres fondèrent le Parti de la cause libre (Hür Dava Partisi), aujourd’hui connu sous le nom de Hüda Par. À la suite d’une amnistie en 2017, plusieurs de ses militants ont été libérés.

Si Hüda Par reste encore marginal : quatre députés au parlement turc, sa progression pourrait annoncer une recomposition plus large du paysage politique kurde et turc à l’approche des élections de 2027. Ankara semble voir dans l’islam politique un possible contrepoids à une tradition politique kurde historiquement marquée par le sécularisme et les revendications sociales, une stratégie qui relève moins du pluralisme idéologique que d’une logique de fragmentation.

Un climat propice aux discours religieux politisés

Dans le même temps, la circulation d’anciens combattants djihadistes revenus de Syrie et les tensions géopolitiques au Moyen-Orient alimentent la radicalisation dans la région. La polarisation régionale, notamment autour de l’Iran, contribue également à renforcer un climat propice aux discours religieux politisés. Si cette dynamique se confirme, ses effets pourraient dépasser la seule Turquie. L’unité interne du mouvement kurde pourrait s’en trouver fragilisée, tandis que les courants progressistes risqueraient de reculer. À l’image de plusieurs pays du Moyen-Orient où, après la révolution iranienne, des mouvements séculiers ou de gauche ont cédé du terrain face aux courants islamistes, l’espace politique kurde pourrait à son tour être confronté à cette mutation, qui changerait les profils socio-politiques des exilés de Turquie vers l’Europe.

 

Ihsan Kurt
Président de l’AFKIV
Spécialiste de la Turquie, expert en migration et interculturalité
Membre de la Commission fédérale des migrations, CFM

Article paru dans Le Temps le 18 mars 2026

Les Kurdes résistent, comme leur langue

Les Kurdes résistent, comme leur langue

«La cause kurde ne se limite pas au combat armé. Elle est aussi politique, culturelle et sociale.» Ihsan Kurt rend compte d’une conférence sur la question kurde organisée samedi dernier à Lausanne.

Le Courrier, 25 février 2026

À l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, célébrée chaque 21 février sous l’égide de l’Unesco, une conférence consacrée à la question kurde s’est tenue à Lausanne. Intitulée «Les Kurdes: langue, culture, identité: une histoire de la résistance», la rencontre a proposé un déplacement salutaire du regard: dépasser les grilles d’analyse strictement militaires et géopolitiques pour interroger la profondeur culturelle, sociale et historique d’un combat trop souvent réduit aux images de guerre.

En ouverture, une citation du poète mexicain Octavio Paz — «Chaque langue est une vision du monde» — a servi de fil conducteur aux échanges. Car évoquer la langue kurde ne consiste pas seulement à parler d’un idiome minoritaire du Moyen-Orient. C’est convoquer un univers symbolique, une mémoire collective, des chants, des récits et des blessures transmis de génération en génération. L’écrivain et romancier Mehmed Uzun, figure majeure de la littérature kurde contemporaine, résumait cette dimension existentielle par une formule rappelée lors de la soirée: «Écrire en kurde est pour moi un acte d’existence.» Exilé pendant vingt-huit ans en Suède, il faisait de la langue non seulement un outil littéraire, mais aussi un acte de résistance.

Pour un peuple estimé à plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie, et fort d’une diaspora de plusieurs millions d’individus en Europe, la question linguistique demeure indissociable de celle de la reconnaissance politique. Le linguiste Salih Akin, professeur à l’Université de Rouen, a dressé un état des lieux précis de la situation du kurde dans ces différents États. Il a rappelé les politiques d’assimilation qui ont longtemps visé la langue, en particulier en Turquie où, malgré certaines évolutions, l’enseignement public en kurde reste extrêmement limité après des décennies d’interdiction. Dans ce contexte, parler sa langue, l’enseigner, la publier ou la normaliser relève à la fois d’un acte culturel et d’un geste politique.

Kendal Nezan, directeur de l’Institut kurde de Paris, a illustré cette dynamique par la présentation du plus important dictionnaire français-kurde, fort de 85 000 entrées, publié sous sa direction. Au-delà de l’outil lexicographique, c’est la preuve d’une langue structurée, riche et capable de se projeter dans la modernité.

La seconde partie de la conférence a élargi la perspective en inscrivant ces enjeux dans une profondeur historique. L’historien Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’EHESS, a retracé l’histoire des Kurdes de l’Antiquité à nos jours, soulignant la singularité d’un peuple sans État-nation constitué. Comprendre la question kurde contemporaine suppose, selon lui, de prendre en compte les grandes transformations idéologiques et politiques du Moyen-Orient aux XXe et XXIe siècles, marquées par les nationalismes arabes, les courants islamistes sunnites et les logiques de répression étatique.

Impossible également d’ignorer la situation des Kurdes de Syrie et l’expérience du Rojava, dans le nord-est syrien. Depuis 2013, cette administration autonome a été en première ligne face à l’organisation État islamique, avant de se retrouver fragilisée par les recompositions régionales et les désengagements occidentaux. Elle tente néanmoins d’articuler autonomie locale, pluralisme ethnique et démocratie participative, dans un environnement marqué par les pressions du pouvoir central syrien, les offensives de groupes djihadistes proches d’Ankara et les rivalités régionales.

Les débats ont également évoqué les soutiens extérieurs à certaines forces hostiles à cette expérience, ainsi que les priorités stratégiques des puissances occidentales, davantage centrées sur l’équilibre régional et la confrontation avec l’Iran que sur la consolidation d’alternatives démocratiques locales.

Pour autant, les intervenants ont insisté sur un point central: la cause kurde ne se limite pas au combat armé. Elle est aussi politique, culturelle et sociale. Dès les années 1950, le leader kurde irakien Mustafa Barzani formulait une revendication qui conserve aujourd’hui toute son actualité: «L’autonomie pour le Kurdistan, la démocratie pour l’Irak.» Si la région autonome du Kurdistan irakien dispose désormais d’institutions propres, elle reste soumise à de fortes pressions, entre Bagdad, Ankara et Téhéran.

Au terme de la soirée, en replaçant la langue au cœur de la réflexion, la conférence a rappelé que la question kurde dépasse les enjeux territoriaux. Défendre une langue, c’est affirmer une vision du monde et revendiquer une place dans l’histoire. La résistance kurde, dans toutes ses dimensions, porte ainsi une exigence plus large: celle de la pluralité et de la démocratie dans une région longtemps marquée par les violences et les régimes autoritaires.

Ihsan Kurt est président d’AFKIV (Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly), www.vanly.ch

https://lecourrier.ch/2026/02/25/les-kurdes-resistent-comme-leur-langue/